3 est gardée à l’écart par deux hommes qui râlent d’être mis à l’écart de l’action. On ne l’a pas attachée puisque rien
n’était prévu pour ça. Elle est assise sur une caisse posée devant une sorte de camp de base, ses pieds ne touchent pas terre, et en théorie elle se tient tranquille puisqu’elle est dans la ligne
de mire de deux armes à feu – elle reconnaît un CAR-15 et un M16. Même si elle se débarrasse d’eux, l’endroit qui l’intéresse est bien gardé et elle ne peut pas tuer pour se dégager un chemin
(elle hésite mais jamais le Professeur Milley ne l’accepterait, jamais). Elle pourrait prendre quelqu’un en otage, mais qui ? La vie de ses deux gardiens ne vaut sans doute rien face à celle
du Professeur.
L’idée que quelqu’un vienne la sauver et tout arranger ne l’effleure pas. Elle n’a jamais beaucoup cru aux héros et ce
qu’elle vient de vivre renforce ses doutes. Le temps passe et elle ne peut rien faire. Les hommes discutent entre eux :
« Tu crois qu’ils ont trouvé ces foutus armes ?
_ Peut-être pas tout de suite, quand même. Elles doivent être bien planquée en dessous.
_ Ouais, avec des sécurités et des machins…
_ Ouais… Plus qu’ici en tous cas ! On est entré comme dans du beurre, ils ont rien vu venir !
_ Ouais, les cons !
_ Putain, j’aimerai bien y retourner…
_ C’est normal, demande 3 sur un ton froid en regardant fixement un point dans leur dos, qu’un énorme canon sorte du
sol ? »
Un truc vieux comme le monde. Stupide. Et pourtant, il marche : les deux apprentis soldats se retournent en même
temps. 3 bascule rapidement en arrière et reste tapie derrière la caisse. Ses gardiens restent médusés quelques secondes par sa disparition et ça lui suffit à ramper dans le noir vers un paquet
de piquets. De simples piquets métalliques qui servent à fixer les tentes. Quand ils la repèrent, elle en a déjà caché deux dans les manches de son pyjama. Furieux, ils l’empoignent, laissant les
canons de leurs armes pointer dans une autre direction.
3 a appris à se battre avec tout et dans toutes les situations. En théorie. En pratique elle a toujours eu le chic pour
avoir le geste qu’il ne fallait pas au moment qu’il ne fallait pas, alors qu’elle savait élaborer stratégies et techniques les plus ingénieuses. Mais ce que personne ne s’est donné la peine de
lui dire, c’est que pendant un combat, quand on a la rage au ventre et que l’adrénaline brûle les veines, tout devient beaucoup plus simple et facile… Les piquets qui glissent dans ses mains
paraissent aimantés par les avants-bras des deux hommes, ceux qui tiennent l’arme bien sûr, et 3 a l’impression que ses mains à elle ne lui appartiennent plus, qu’elle savent ce qu’elles font
pour la défendre. 3 laisse ses mains tourner les piquets (qui sont un peu aplatis) d’un quart de tour pour faire encore plus mal, puis les retirer. Le premier soldat lâche son arme, pas le second
(le piquet a ripé sur l’os et s’est donc moins enfoncé) qui lâche quand même la petite fille sous l’effet de la surprise. 3 sait que maintenant que le premier soldat a lâché son fusil, même
blessé, elle ne fera pas le poids contre lui au corps à corps. Il la tient par l’épaule et enfonce les doigts aussi fort que s’il voulait lui transmettre sa douleur. Elle fait le geste auquel il
ne s’attend pas : elle se laisse tomber sur le sol, de tout son poids. Surpris, il la laisse lui échapper. Maintenant vite, avant que l’autre ne réagisse aussi, avant que le premier soldat
ne décide de l’immobiliser d’un coup de pied – elle sait qu’il peut faire ça – 3 roule sur elle-même et attrape le fusil qu’elle braque sur le soldat encore armé.
Ils restent immobiles, tous, le temps de comprendre ce qui arrive. 3 sent le poids de l’arme sur son bras, elle est
encore couchée sur le dos et n’aura pas à se soucier du recul, elle peut le faire, elle a déjà tiré avec une arme pareil, oui elle ne vise pas très bien mais elle est à moins de deux mètre de sa
cible elle ne peut pas la rater…
Elle tire. Le fusil du deuxième soldat lui saute de la main. Et un bon morceau de main le suit. 3 braque son arme vers
le premier soldat. Elle n’a rien besoin de dire : il met les mains sur sa tête d’un geste spontané tout en écarquillant les yeux. Il est moins terrorisé que stupéfait – c’est comme de voir
un caniche dévorer un pitt-bull, et il pense brusquement aux nombreuses petites filles qu’il a embêté étant enfant en se disant rétrospectivement qu’il l’a échappé belle. 3 fait appel à ses
souvenirs de cours – elle sait qu’elle ne doit pas laisser l’adrénaline parler pour elle et cogner pour le plaisir de cogner, si elle se rapproche trop ils pourront la réduire en miette, et elle
ne doit pas non plus laisser parler la vengeance, pas de meurtre, le Professeur Milley et le Professeur Stones disent que c’est mal de tuer. Elle dit aux deux soldats de se rapprocher et de
reculer de deux pas. La distance paraît bonne. Elle se relève. Bien. Maintenant, qu’est-ce qu’elle en fait ?
Elle s’en sert. Ce ne sont pas de très bons otages mais ils peuvent servir. De toutes façons, elle ne peut pas les
enfermer ni les tuer. Elle ne sait pas comment les assommer et ce geste lui demanderait de s’approcher trop près pour sa propre sécurité.
6 et 7 sont seuls dans la salle E22/54. 7 dort. Heureusement. 6 aimerait
bien être à sa place et avoir encore un aîné pour veiller sur lui, mais peut-être qu’elle sait qu’il ne peut pas faire grand chose pour elle et qu’elle a peur. Peut-être qu’elle fait des
cauchemars, la petite 7. Elle est petite mais elle n’est pas bête.
6 bricole. L’heure est grave et rien ne va plus. Il y a dans la salle beaucoup d’objets plus ou moins étranges qui
servaient pour les expériences, les séances de jeu dirigée comme les appelait Bessie. De tous les expérimentateurs, Bessie est sa préférée (avec le professeur Milley, bien sûr, 6 adore quand
c’est le professeur Milley qui vient le faire jouer) et il aimerait bien qu’elle soit là. Elle s’intéresse beaucoup à ses constructions. Que ce soit avec des jouets créés pour être emboîtés les
uns avec les autres ou avec des objets qu’on a eu le malheur de laisser traîner à sa portée, 6 fabrique des sculptures avec des formes extraordinaires, les plus compliquées, les plus hautes et
les plus solides possibles. Ça l’amuse. Et surtout 6 arrive à s’arrêter de penser quand il est plongé dans une construction, plus rien n’existe autour de lui, alors il construit une belle tour en
dévissant les pieds des chaises et en les revissant entre eux. La tour grandit, grandit, elle le dépasse bientôt, mais ça ne suffit pas. Rien ne va et il le sait. Et pourtant il aimerait que
Bessie la voit. Et il aimerait que 2 soit là, et 3 aussi, et les professeurs, et les surveillants, et tous ceux qui les ont abandonnés.
6 récupère dans les casiers des tables deux casse-têtes. Il n’a jamais réussi à les faire tout seul et a refusé que les
grands lui donnent la solution. Il s’y attaque. Pour le moment, il préfère ne pas dormir. Peut-être que finalement il a un peu peur, peur pour les autres, peur pour la stabilité son univers –
mais c’est tellement absurde de penser que le Labo puisse être détruit, que les autres puissent disparaître, que cette idée ne l’effleure même pas.
Il s’arrête un instant regarder sa sœur qui dort. Il l’aime et il sait qu’elle est fragile. Fragile mais éternelle. Il
se souvient d’elle toute petite, elle a changé, elle a grandi, mais elle est éternelle. C’est une évidence. Les gens qu’on aime reste pour toujours avec soi.
4 et 5 ont atteint l’une des sorties. Plus précisément, 4 a attrapé 5 par le col de son pyjama avant qu’elle ne
franchisse la porte et l’a forcée à rester avec lui derrière le comptoir du gardien. Le couloir est trop sombre pour que les enfants s’aperçoivent qu’ils ont marché sur une tâche de sang, ils
savent juste qu’il n’y pas de gardien là où il devrait y en avoir un et qu’ils peuvent se cacher grâce à ça. Pour le moment ils essayent de parer au plus urgent, c’est à dire trouver un
plan.
Ils ont calculé que 1 et 2 ont trouvé le message de détresse de 3 depuis le temps. 4 estime qu’il faut leur demander
quoi faire, 5 pense qu’il vaut mieux se passer d’une autorisation que de toutes façons ils ne leur donneront jamais et agir eux-même. 4 insiste. Il a très peur. Si 1 et 2 lui disaient qu’ils se
chargent de tout et qu’ils sont en train de sauver leur sœur, il serait ravi de retourner le plus vite possible s’enfermer bien à l’abri dans la salle. Il se demande si 5 réalise pleinement que
tout ça est réel, qu’ils peuvent se prendre une balle et mourir. Bien sûr, il sait que les balles ne sont pas toujours mortelles, mais ça il le sait parce qu’on lui a expliqué qu’elles peuvent
toucher des organes non vitaux. Il a écouté sans y prêter une grande attention. Ce qui est gravé au fond de son cœur, c’est que les armes à feu ont été inventée pour tuer, que les enfants ont
appris à s’en servir en visant les points vitaux de leurs cibles, et que c’est aussi comme ça que les soldats ont appris à s’en servir. Ils vont viser la tête et le cœur. Et 4 n’a pas envie de
mourir.
5 sait ce qu’il se passe, elle sait que les balles tuent, elle réalise parfaitement le danger qu’ils courent, et ne
comprend pas que 4 ne soit pas fou de colère comme elle l’est elle-même. Non seulement ces sales intrus ont osé venir chez eux, non seulement ils détruisent leur maison, non seulement ils ont
tués des membres de leur famille, mais en plus ils pourraient faire du mal à leur sœur ! La haine de 5 a brûlé toute sa peur. Elle veut lancer l’assaut et tout de suite, scalpel au
poing.
4 ne pense pas tout de suite à utiliser les caméras de sécurité pour repérer les intrus. Il sursaute en entendant un
bruit de coup – mais ce n’est que 5 qui a frappé le mur du poing pour donner plus de force à ses propos, comme si ses yeux de démente et l’ouragan de ses émotions ne suffisaient pas. La lassitude
envahit 4, l’idée que quoi qu’il fasse il n’arrivera jamais à la calmer ni à la protéger ni à se protéger ni à rien… Un sentiment triste et pénible et il ne peut même pas aller pleurnicher dans
des bras consolateurs. L’heure est grave.
Quand il faut y aller…
Ils allaient sortir et probablement commettre la plus grosse et la dernière erreur de leur vie. Finalement ce n’est pas
la peine. Tout un groupe de soldats est entré pour fouiller davantage le bâtiment. L’un d’entre eux a repéré les gamins et les menace de son arme. D’autre sont venus en renfort. Pas plus
compliqué que ça.
Et ils rient et ils ont pitié, les assassins, ils se demandent ce que des enfants font ici, ils ne savent pas que la fin
du monde est là et que c’est eux qui l’ont apporté. Ils ne savent pas que 5 est folle de rage.
Elle hurle et lance le scalpel. Normalement il n’aurait jamais dû atteindre sa cible… normalement il n’aurait jamais dû
faire plus de dégât qu’une petite coupure comme les hommes en ont parfois en se rasant…
Mais le scalpel est en alliance tech. Il est guidé par la volonté d’acier de la fillette, droit vers la cible, vers le
point faible, la gorge offerte aux coups. Le soldat a des boutons et de grands yeux noirs qu’il écarquille démesurément quand il sent la blessure. L’arme poursuit sa route en tournoyant comme une
étoile avant de se planter profondément dans le mur – personne n’y prête attention. L’homme meurt. L’un des autres le rattrape avant qu’il ne s’écroule – il y a du sang partout, une rivière coule
de son cou et gicle une pluie de goutelettes, le soldat qui aide a lui aussi du sang sur lui, il est choqué et stupéfait, la mort c’était pour les autres, pas pour eux, ils étaient intouchables,
invincibles... Tous sont terrorisés. 5 est pétrifiée. Des murmures horrifiés parcourent la troupe « c’est eux… ils sont pas normaux… ils l’ont buté comme ça ! Ils l’ont
buté ! »
Les fusils sont toujours pointés sur eux quand 4 prend les choses en main. C’est étrange, pense-t-il, quand tout
ressemble à un rêve c’est facile d’agir comme dans un rêve…
Il prend son scalpel et en menace les soldats. Ils ont peur et vont tirer. Leur chef leur fait signe de ne pas bouger
pour l’instant. 5 ne bouge pas et 4 le comprend très bien.
Le chef lui dit : « Toi le môme, tu ne joue pas au con ou on va te coller tellement de balles dans la peau que
même ta maman ne te reconnaîtra pas. »
4 le regarde droit dans les yeux.
Un long, un stupide rêve.
Il met sa main bien à plat. Et quand l’homme s’avance (à pas de loup) pour prendre l’arme, 4 se concentre et il fait
flotter la lame au-dessus de sa main. Il la fait pointer vers le chef. Qui s’arrête aussi net que si on l’avait menacé d’un bazooka. 4 le regarde toujours. L’homme dit :
« Bordel, mais tu es qui toi ?
_ 4, répond obligeamment 4.
Après un léger temps de réflexion, il ajoute :
_ Et je n’ai pas de maman. »
Il fait frémir la lame. Ils n’ont pas besoin de savoir qu’il serait incapable de la lancer comme 5 l’a fait. Il attrape
sa sœur par le bras et elle se laisse faire docilement. Ils s’écartent.
Un très long, un très stupide rêve. 4 avance en flottant. Il est trop terrifié pour avoir réellement peur. Il ne savait
même pas que ça pouvait arriver.
C’est 5 qui referme la porte brusquement derrière eux, et elle a raison puisque les soldats se sont mis à tirer en
voyant leur dos. Ils courent. Si elle n’avait pas pris l’initiative de la porte il aurait cru qu’il était en train de tirer une poupée, elle est totalement passive au bout de son bras. Elle est –
4 cherche dans ses souvenirs – en état de choc, quelque chose comme ça, et 4 pense qu’il y a de quoi, largement de quoi. Elle doit penser au garçon aux yeux noirs. Elle ne fera rien de bon tant
qu’elle y pensera et 4 a désespérément besoin de son aide, ils ne peuvent même plus retourner en arrière maintenant.
4 se retourne vers sa sœur et la gifle. Elle lui jette une fraction de seconde un regard de noyée, puis elle se casse en
deux et vomit. Elle pleure aussi. Il n’y a personne pour le moment et 4 guette par les caméras pour fuir encore quand d’autres arriveront, mais au moins il n’y a personne, elle peut pleurer
tranquille. Et il se dit qu’elle le mérite. La 5ème Tech vient de tuer un être humain à l’âge de huit ans, record battu, bravo. Tout ce qu’il ne fallait pas faire. Tout ce qu’on leur a
dit de ne surtout pas faire. Pendant qu’elle reste à terre, 4 déteste sa sœur, il lui en veut comme jamais encore il n’en a voulu à qui que ce soit, comme si c’était elle la cause de tout, elle
qui avait inventé ce message de détresse pour sortir et utiliser son maudit scalpel, elle qui voulait se battre, elle qui a provoqué les combats, l’invasion, tout !
Bien sûr elle le sent. Elle lui envoie une pensée – fragile comme un souffle : Pardon.
4 a honte alors. Une honte presque aussi violente que la culpabilité de 5. Elle leur a sauvé la vie, ils allaient
sauver leur sœur et 5 leur a sauvé la vie à tous les deux. Il décide que personne ne doit jamais la condamner pour ça.
Il lui dit : On ne racontera jamais ça à personne.
Jamais ?
Juré. C’est notre secret à tous les deux.
Et voilà. Rien ne s’est passé. Personne ne saura. Ils n’ont plus qu’à l’enfouir au fond de leur mémoire et continuer ce
jeu trop dangereux pour des enfants.
1 et 2 entrent facilement dans le système des autres bâtiments P, ils n’ont même jamais connu une telle force, une telle
fluidité lorsque leur esprit nage dans l’or du Réseau. Ils en prennent le contrôle les uns après les autres. Pour les humains, c’est instantané et ils poussent des hourras. Enfin, certains.
D’autres regardent bizarrement "les enfants" et détournent les yeux très vite. 1 et 2 n’y prêtent pas attention. Ils ont lu le message de détresse de 3 et là ça devient urgent de se sortir d’ici
– se sortir de leur maison, leur chez-eux, pour toujours, toujours… Tous les bâtiments P sont verrouillés les uns après les autres, les intrus sont enfermés (au moins pour une heure ou deux, le
temps qu’ils arrivent à défoncer les portes ou les fenêtres).
Par contre, les scientifiques veulent qu’ils chassent tous les soldats du labo avant de le verrouiller : il y a
là-dedans des secrets trop précieux pour qu’on les laisse à la portée de n’importe qui…
« Mais comment vous voulez qu’on fasse ça ?
_ Ils sont sur votre territoire, vous n’avez qu’à… heu… faire ce que vous faites d’habitude, leur dit Delawney,
embarrassé.
_ Tout est mécanique ! On doit passer par le Réseau de sécurité pour qu’il transmette les ordres, c’est déjà lent
et dur quand on est dedans, mais là on est beaucoup trop loin !
_ Si on est trop loin, comment ça se fait qu’on ai les images ?
_ Les caméras c’est facile ! Le contrôle du système c’est dur ! Et à cette distance c’est
impossible.
_ Débrouillez-vous ! »
Celui qui a lancé cette dernière phrase est un gardien de jour, dont le travail consistait à patrouiller sur tout le
territoire du laboratoire arme au poing. C’est le seul pour le moment à avoir une arme non-tech. Sa façon de la tenir et de regarder les gens fait penser à un ancien militaire, ce qui
expliquerait qu’il tienne leurs envahisseurs pour « une belle bande de comiques » et qu’il estime que donner un ordre peut pousser les gens à faire des miracles. Si ce qu’il leur avait
demandé exigeait simplement un effort de concentration ou une stratégie ingénieuse, il aurait été obéi. Mais là non, impossible.
« De toutes façons, rappelle 2, il faut qu’on aille chercher 3 et les professeurs. Et les petits. On prend tout le
monde et on s’en va, on ne peut pas gagner contre eux !
_ Les informations du laboratoire sont le plus important.
Les deux Techs se retournent vers la femme qui a parlé. Ils la connaissent mal, elle travaille ici à analyser les
données qu’on tire encore d’eux, mais elle est rarement en contact avec eux directement. Elle s’appelle Miranda Tizzi, elle est plutôt âgée et a le regard si froid qu’on dirait qu’elle ne ressent
rien et n’a jamais rien ressentit de sa vie.
2 résume leur pensée commune en persiflant :
_ Plus important que la vie d’êtres humains, vous voulez dire ?
Tizzi s’approche et lui sourit. Ce n’est pas un sourire agréable.
_ 2, nous avons tous renoncés à notre vie depuis belle lurette pour travailler dans ce trou perdu où tout le monde nous
croit morts, nous avons laissé derrière nous nos familles, nos amis, nos carrières, pour récolter des informations sur la toute première espèce humaine artificielle. Et oui, c’est plus important
que quelque vies humaines. La mienne compris. »
2 se retient de ne pas la gifler. Elle donnerait n’importe quoi pour la faire taire. Les Techs sont nés dans le
Laboratoire, les professeurs Milley et Stones les ont créés et ont veillés sur eux comme des parents, tous les membres du laboratoire s’occupaient d’eux comme leur propre famille, ils les
aimaient forcément. Pour tous ces gens qu’ils appelaient par leurs prénoms, à qui ils racontaient leurs rêves et leurs peurs, avec qui ils jouaient, qui leur disaient d’être courageux devant les
piqûres, qui leur apprenaient les mathématiques et les rapports sociaux, Bessie qui leur donnait du chocolat en douce et Mike qui leur a appris à jouer au poker, et tout le monde qui était gentil
avec eux, pendant toute la vie, ça n’était pas un mensonge.
Ça ne pouvait pas être un mensonge.
En devenant adultes, 1 a ressenti cette peur, 2 aussi, et ils savent que 3 est en train de se poser la question,
l’horrible question : est-qu’on les aime pour eux, ou est-ce qu’on veille à ce que les si précieux nouveaux humains grandissent dans un cadre épanouissant, comme on met un faux soleil et une
fausse pluie à une plante poussant à l’intérieur ? Les Techs ont tous appris que les humains ont besoin d’une famille et d’un groupe d’appartenance pour grandir sainement. Alors voilà. On
les a entouré d’affection parce que c’était un sacrifice au nom de la science.
C’est une autre femme – Rasdanic, Jessica Rasdanic, qui s’occupait des repas et apprenait des comptines de son enfance
aux plus petits – qui fait taire Tizzi en disant :
« Bien sûr qu’il faut les sauver et on va les sauver ! Nous, les adultes. Vous êtes les seuls à pouvoir vous
occuper du Laboratoire, donc on vous confie cette tâche. Allez, les enfants. On va y arriver. »
C’est tout simple et 1 et 2 approuve, parce qu’on leur a parlé comme ça toute leur vie et que c’est ainsi que les choses
fonctionnent. Ils se disent que de toutes façons, savoir pourquoi réellement tout le monde s’occupait d’eux n’a pas tellement d’importance. Ils s’occupent d’eux, point. En ce moment, ça n’a même
aucune importance du tout. Les gens commandent et les Techs obéissent, parce que les gens leur apprennent comment faire. Sauf les morts de la salle de surveillance… eux n’avaient rien à leur
apprendre sur la façon de se défendre devant des soldats armés. On ne peut pas suivre aveuglément toute sa vie. 1 et 2 obéissent mais décident de garder les yeux ouverts… le moment venu ils
prendront leurs décisions eux-même.
3 détient le pouvoir de vie et de mort sur ces deux ennemis. Elle devrait se sentir mieux que lorsqu’elle était en leur
pouvoir. Et pourtant non, la responsabilité qu’elle a maintenant sur les épaules lui donne l’impression horrible et tenace de faire la plus monstrueuse bêtise de toute sa vie, une bêtise qu’elle
paiera au prix le plus fort.
Elle interroge ses anciens geôliers :
« Où sont les Professeurs Milley et Stones ?
Les deux hommes se regardent. Celui qui a encore ses deux mains crache par terre, l’autre se contente de la regarder
d’un air haineux. Aucun des deux ne répond.
3 tire un coup en l’air – à quelque centimètres au-dessus de la tête du premier. Elle ressemble à n’importe quelle
petite fille réveillée en pleine nuit par un cauchemar. Elle ne montre ni colère ni peur, juste de l’angoisse et de la fatigue, beaucoup trop de fatigue pour quelqu’un de son âge. La nuit empêche
de voir son regard totalement inflexible. Aucun des deux hommes ne réalise que c’est justement parce qu’elle paraît trop normale pour une situation pareille que 3 n’est pas normale.
Elle demande encore d’une voix neutre et polie :
_ Où sont-ils ?
_ Ecoute petite, il y a tous nos copains dans le coin qui ne vont pas tarder à venir te prendre ton jouet, alors tu
ferais mieux de le poser gentiment avant de te prendre une balle.
_ Je veux savoir où ils sont. Le reste je m’en fiche.
C’est vrai. Pour le moment en tous cas, 3 se fiche du reste. Ses prisonniers ne sont pas prêts à collaborer, alors elle
leur dit d’avancer et les suit, le fusil braqué vers leurs jambes. Elle ne sait pas exactement où elle va. Vers la lumière et les groupes, en gros. Son instinct lui dit que des gens aussi
important que les professeurs sont forcément gardés là où ce sera le plus dur de les délivrer.
Au bout de quelques pas, celui qui est blessé à la main dit :
_ Je pisse le sang, si on continue je vais crever.
3 réfléchit quelques secondes, puis répond :
_ Faites-vous un garrot avec votre ceinture.
_ Mais ma putain de main va crever !
_ Je crois bien que c’est elle ou vous. Désolée.
Silence choqué de l’homme. 3 n’est pas désolée pour la main, en fait, elle est contente de s’être sauvée par ses propres
moyens et est sûre que personne ne lui fera aucun reproche pour une simple main. En fait, elle n’est pas désolée du tout. Le petit mot est sorti tout seul, un réflexe d’éducation, comme le
vouvoiement. C’est drôle, elle aurait juré que les combattants utilisaient un langage spécial entre eux, quelque chose qui exprime le fait qu’ils se détestent au point de se tuer, des
injures entre chaque mot, quelque chose comme ça. Apparemment non. Enfin, il n’y a pas de règles à la guerre, il ne doit pas y en avoir pour ça non plus.
Le soldat a pris un gros élastique dans sa poche et l’a mis autour de son poignet. Pas ce qu’il y a de mieux pour faire
un garrot, mais il ne mourra pas, enfin pas tout de suite, et ce qu’il va bien pouvoir faire de ce qu’il lui reste de main sera forcément mieux que de prendre des armes à feu pour aller tuer des
gens qui n’ont rien demandé à personne.
5 se redresse et 4 a peur qu’elle soit à nouveau prête à combattre comme si rien ne s’était passé.
3 est là ! dit-elle à 4 en lui désignant l’une des caméras. Il se hisse péniblement jusqu’aux images dans
le mince fil tech qui les relient à leur Réseau et découvre 3 et ses deux otages. Jamais il n’aurait cru ça d’elle. De 1, peut-être, de 2, sûrement, voir même de 5… mais pas de 3 la si
obéissante.
Même 5 est incapable de lui envoyer un message, ils sont trop loin. 4 dit : on devrait rentrer dans la salle,
elle est hors de danger maintenant.
NON ! dit 5, qui reprend en essayant d’adoucir la force de ses pensées, non, on ne peut pas la laisser
tomber. C’est notre sœur. Elle va se faire tirer dessus…
Il faut qu’on s’enfuie tous ensemble pense 4 à l’unisson avec sa sœur. Tous ensemble, y compris les
professeurs, les docteurs, les surveillants, les gardiens, tout le monde. Le labo tout entier s’ils le peuvent.
5 se rapproche d’un fil de Réseau et plaque sa main dessus. Sa démarche est redevenue fière et conquérante. 4 se demande
si on verra quelque chose, si le meurtre qu’elle a commis se verra d’une manière ou d’une autre dans son attitude, sur son visage – ou dans son regard. Il met sa main sur celle de 5 pour qu’ils
unissent la vitesse de leurs esprits et arrivent à entrer en contact avec leurs aînés pour leur poser la traditionnelle question : qu’est-ce qu’on doit faire ?
1 entend le message de 4 et de 5 et suit le fil conducteur qu’ils ont laissé dans le Réseau jusqu’aux caméras éloignées
des bois. Le spectacle de 3 tenant en respect deux soldats le laisse sans voix. Quoique moins que le fait indéniable qu’elle et son chargement se dirige tout droit vers le groupe de soldats le
plus important et qu’elle va forcément se faire trouer la peau avant même d’avoir eu le temps de dire "les mains en l’air !". Au cas peu probable où elle pense à sortir ce genre de réplique.
3 n’a jamais eu le sens de la répartie.
Elle est devenue folle, pense 1, le choc l’a rendue folle, complètement folle…
Folle de douleur, précise 2 qui en remarquant son désarroi a suivi son esprit jusqu’aux fameuse caméras, et a
deviné – ou lu ? – les pensées de son frère. 3 était la plus tranquille et la plus sage de tous les Techs, tout simplement pour faire plaisir aux professeurs, surtout le professeur Milley.
Maintenant qu’il a disparu, elle est capable de n’importe quoi.
2 explique rapidement aux humains :
« 3 a un fusil et tient deux soldats en otage zone F3/32-35. Elle va vers l’héliport en passant par les arbres,
derrière le E2. Il y a encore une vingtaine de soldats là-bas et ils ont une grosse réserve d’arme. 4 et 5 sont sortis et caché devant le E2, pour le moment il n’y a personne près d’eux. Alors
maintenant, on fait quoi ? »
Les humains parlent tous en même temps, plusieurs plans émergent sans dominer : il n’y a pas de haut responsable dans le groupe et chacun cherche à s’imposer aux autres.
Génial, pense 1, on va suivre l’idée de celui qui parle le plus fort…
On n’a qu’à décider tous les deux, propose 2 d’un ton assuré. Ils sont venus nous tuer parce qu’ils ont
peur de nous. On va leur montrer qu’ils ont raison d’avoir peur.
Il va falloir tirer, nous aussi. Je ne veux pas.
Il faut récupérer les petits et s’enfuir.
Et pour les professeurs ? Et pour le laboratoire ?
On s’occupera du laboratoire en allant chercher les petits. Je ne sais pas quoi faire pour les
professeurs.
Ligman n’arrête pas de parler de partir à l’attaque. Je crois que Tizzi le suivrai. Et peut-être
d’autres.
Les professeurs ne le voudraient pas.
Le directeur le voudrait.
Oui, mais on s’en fiche de ce type, ce n’est qu’un stupide pantin qui est là pour surveiller que tout se passe
bien.
Il n’a pas été efficace.
Peut-être que c’est lui qui nous a trahi.
On cherchera les responsables plus tard.
Oui. Je n’ai pas trouvé de traces des professeurs.
Mais on n’a pas vu leurs corps non plus.
On peut laisser les humains se battre et les sauver puisqu’ils en ont tellement envie. Que les humains sauvent les
humains, nous on se débrouillera avec les nôtres.
C’est une idée horrible !
Ne me dit pas que tu n’y as pas pensé !
Je ne sais plus… nous sommes trop proches.
1 reprend ses esprits. C’est une image qui convient bien. Transmettre directement est très efficace pour trouver des
solutions concrètes à des problèmes concrets, mais mieux vaut ne pas échanger des idées ou des émotions si on ne veut pas se perdre en route et ne plus savoir ce qui vient de l’un et ce qui vient
de l’autre.
Des solutions concrètes à des problèmes concrets…
Il nous faut un véhicule pour quitter l’île, reprend 2, et autre
chose pour aller chercher les enfants. On verrouillera le labo si on a le temps d’aller à côté.
Pourquoi autre chose ? On n’a qu’à prendre un hélicoptère.
Un des leurs ?
Il y a en deux dans les bois qui ne sont pas gardés. On y va et on les prend. On va récupérer 3 de gré ou de force.
On dit aux petits où nous rejoindre. On ferme le laboratoire.
S’ils ne nous envoient pas une roquette sur l’hélico.
Sur leur propre hélico ?
Exact. Et pour les humains ?
On aura la place. On leur dit que c’est ça ou rien, que nous les Techs on refuse de tuer. Il faut qu’on leur redise.
On dirait qu’ils s’en fichent. Et pour les professeurs ?
Je ne sais pas.
Moi non plus.
Merde.
Pareil.
Les deux Techs émergent de leur discussion sans que les humains réalisent qu’ils l’ont tenue. 2 leur explique – elle
sait parler aux gens :
« 1 et moi on a besoin de quelques personnes rapides et discrètes pour aller chercher un hélicoptère. Ensuite on va
chercher les petits avant qu’ils fassent une bêtise, on ferme le Labo, on revient chercher les autres et on part tous de l’île. »
Pendant quelques secondes 1 se demande où 2 a appris à parler avec cette autorité – le menton haut, la voix forte et
claire, tout y est – puis il réalise qu’elle imite le professeur Stones, tout simplement. Bien joué.
Le temps que les protestations et les contrordres se calment en face, 1 a déjà envoyé leur plan à 4 et 5 en leur
demandant d’essayer d’arrêter 3 – par le Réseau tech seulement, pas question qu’ils prennent des risques – et d’aller chercher 6 et 7. Finalement Delawney et le gardien de jour belliqueux
(Ligman) les accompagnent. Alors qu’ils quittent la pièce, Tizzi plante violemment ses ongles dans le bras de 2 et lui dit d’une voix grave : « Le laboratoire est plus important que
toutes nos vies. Ne l’oublie pas. » 2 tente de ne pas montrer son dégoût et sa haine, elle arrache son bras à la serre de cette harpie et sort sans un mot.