Lundi 29 septembre 2008

Bonjour à tous qui viennent me lire !

Je suis Luma, l'auteur des nouvelles et début de roman présents sur ce blog, et c'est bien tout ce qui est intéressant à savoir sur moi. J'ai un autre blog d'écriture (http://ecriveuse.canalblog.com) qui est devenu de plus en plus illisible, en parti à cause de canalblog dont la mise en page est parfois épique, en partie à cause de moi qui ai une façon de gérer les catégories plutôt expérimentale. J'aurai pu le ranger, mais devant l'ampleur de la tâche, j'ai trouvé plus simple d'en écrire un autre.
Contrairement au blog précédent déjà cité, je ne vais pas utiliser ici un système de notation pour séparer mes gribouillis de mes histoires chouchoutes, je ne vais publier que celles que je trouve les plus intéressantes. Bien entendu, tous les droits sont réservés et merci de me prévenir si vous voulez les utiliser. Quand aux autres textes, ils resteront en place dans mon ancien blog, pour ceux qui ont la motivation d'aller les chercher.
Etant donné que je reprend parfois les mêmes personnages d'une nouvelle à l'autre, j'ai mis dans le titre des nouvelles concernées le nom du ou des personnages récurrents, et leurs histoires sont placées les unes à la suite des autres, dans l'ordre chronologique (si on lit catégorie par catégorie). Ca donne par exemple Matthieu - Entre bois et béton pour la première des nouvelles sur Matthieu, Matthieu - Jeux de sorcières pour la deuxième, etc... Dans certains cas, l'univers est le même, mais le personnage récurrent tarde tellement à se dévoiler que j'ai préféré mettre simplement une lettre (par exemple : V - Née pour les ténèbres).
J'ai un grave problème d'ordre chronologique dans le sens où j'écris souvent le milieu avant le début, après je fais la fin, puis l'épilogue, puis le prologue... Bref, pour que l'ordre reste à peu près correct, je trafiquerai les dates des nouvelles, et je préciserai dans cet article quelles sont les dernières nouveautés.

Je vous souhaite à tous une bonne lecture et vous remercie bien bas d'être passés par là.

Luma

Par Luma - Publié dans : Bavardages et commentaires de l'auteur
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Lundi 29 septembre 2008

Chapitre 1

 

Cauchemar

 

 

"tech (n.m.) : terme familier entré dans le vocabulaire courant puis scientifique, désignant la technologie nouvelle. C’est sous ce nom que la société SRAM a déposé le brevet d’une matière synthétique pouvant être utilisée sous la forme de n’importe quelle autre matière, y compris organique. Cette découverte a révolutionné l’informatique avant de s’introduire dans la vie quotidienne en permettant un contact permanent entre tous les objets techs même non informatisés."

Extrait de l’Encyclopédie Universalis 2054

 

 

 

Dans sa chambre – zone H3/11 du laboratoire, mais pour la jeune fille l’endroit est avant tout sa chambre – 3 émerge de son sommeil en suffocant. Un cauchemar. Encore un. Il vient de 7. 7 n’a que quatre ans et chacun de ses aînés à tour de rôle (sauf 6 qui est trop jeune) la prend dans ses rêves. 7 fait beaucoup de cauchemars, plus qu’aucun d’entre eux n’en a jamais fait, ils l’ont vérifiés dans les archives du laboratoire.

3 plaque sa main contre le fil la reliant au Réseau pour pouvoir parler directement à 7, de préférence sans réveiller les autres : aujourd’hui c’est à elle de veiller sur le sommeil de leur plus jeune sœur, et même si elle n’est pas très douée pour ce genre de choses, elle prend toujours ses responsabilités avec beaucoup de sérieux. Elle sent le long du réseau la présence floue de ses frères et sœurs endormis paisiblement. Comme d’habitude, les rêves de 6 sont les plus vifs et les plus colorés, ceux de 5 les rapides, ceux de 4 les plus décousus, ceux de 2 les plus clairs, et ceux de 1 les plus timides (son sommeil est toujours très léger, 3 doit aussi faire attention à ce que les cauchemars de 7 ne le réveillent pas). Pour avoir plus de détails sur chacun de ces rêves qu’elle effleure au passage, il faudrait qu’elle entre dedans, que l’autre l’accepte dans son sommeil, ce qui est toujours difficile quand le rêve est lancé. De toutes façons elle n’a jamais beaucoup aimé partager ses rêves avec ses frères et sœurs. Elle aurait aimé les vivre avec le Professeur Milley ou le Professeur Stones, mais c’est impossible car ils sont humains.

3 cherche le cauchemar de sa plus jeune sœur, un épais brouillard noir un peu plus loin dans l’espace doré du Réseau. Le Réseau n’a pas réellement d’espace, il n’y a rien de plus près ou de plus loin, pas de dessus ni de dessous, mais 3 s’applique à trouver les mots qui collent au plus près à ce qu’elle ressent, pour pouvoir décrire le plus précisément possible la magie du Réseau aux professeurs qui tentent de comprendre. Impossible évidemment de décrire un lieu hors de l’espace et du temps avec des mots créés dans un univers soumis à l’espace et au temps. Les humains demandent aux Techs d’utiliser alors des mots à eux. Mais il n’y a pas de mots dans le Réseau. Pourquoi faire ? Une information est une information, qu’on peut copier et répéter à l’infini. Dans le monde "réel", enfin dans le monde qui n’obéit pas à la pensée, il y a beaucoup de choses qu’on ne peut pas faire passer d’une personne à l’autre. On utilise alors des mots à la place. Puis des mots pour expliquer comment personnellement on voit cette chose. Puis des mots pour expliquer les mots. Et enfin des mots pour faire joli – la poésie, les choses dans ce genre-là. Le Réseau est organisé de façon plus informatique, évidemment. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir sa propre poésie, d’une certaine manière.

Pour 3, le cauchemar de 7 est un peu plus loin parce qu’il lui faut faire un effort pour le rejoindre,  ce qui dans le monde réel correspond à "plus loin". Il est un brouillard parce qu’elle n’arrive pas à distinguer de quoi il se compose et surtout qu’il est impalpable : elle n’a aucune prise sur lui, elle ne peut que le traverser sans pénétrer à l’intérieur. Il est épais parce que 7 est à l’intérieur, ce n’est pas un simple écho de ses pensées. Et enfin il est noir parce que 3 a appris à associer cette couleur à des choses négatives telles que la mort et la peur, les dangers terribles faces auxquels on est impuissant, en un mot ce qu’on ressent dans un cauchemar. Les Techs utilisent souvent les couleurs pour décrire ce qu’ils voient dans le Réseau car chaque couleur est associée à une palette d’émotion, de valeurs, de pensées, qui permet de s’approcher de ce qu’ils ont réellement ressentis. Ils utilisent toujours les mots les plus flous et les plus abstraits de leur vocabulaire. Certains les accusent d’inventer au fur et à mesure. Jamais 3 ne ferait une chose pareille aux professeurs.

3 est incapable de rassurer sa petite sœur et même d’établir un véritable contact avec elle. 7 doit s’être éloignée du fil de Réseau qui court le long de sa chambre – elle est trop jeune pour rechercher le contact même pendant son sommeil. Normalement, quelqu’un doit être en train de surveiller l’EEG de la petite fille et repérer le cauchemar. Mais, à moins que ce ne soit le tour d’Estan (que les enfants considéraient moins comme un surveillant que comme un véritable ami), aucun surveillant n’ira réveiller et consoler 7, même si elle hurle de terreur. Ils noteront soigneusement l’heure du cauchemar, l’intensité du hurlement, et le lendemain demanderont au docteur Carneau de lui faire faire un rapport avec tous les détails. 7 déteste le docteur Carneau. 3 décide donc de se lever. Elle ouvre les yeux. Sa chambre est plongée dans le noir. Elle entend le ronronnement familier et rassurant des appareils mesurant son sommeil. La main toujours sur le fil du Réseau, elle entre dans l’ordinateur du surveillant et inscrit sur l’écran « 7 fait un cauchemar, je vais la réveiller directement ». Allez savoir pourquoi ils pensent que directement désigne un contact en chair et en os. Par le Réseau, les Techs se contactent d’esprit à esprit – difficile de trouver plus direct que ça.

3 attend patiemment que le surveillant lui ouvre la porte – presque tout le laboratoire est construit en vieille technologie, mécanique, électricité, informatique binaire, autrement les Techs seraient capable de contrôler le bâtiment entier par leur seule volonté, ce qui apparemment inquiète beaucoup les humains. Il faudrait trouver un autre mot que "humain" pour désigner les non-Techs, puisque les enfants sont eux-même de Techs humains, des homos technologicus (ou quelque chose dans ce goût-là, 3 ne s’en souvient pas très bien), donc presque pareil que les homos sapiens sapiens, en tous cas ils sont tous des humains, homo. Dans le Réseau la nuance est claire entre les objets techs, les Techs humains et les humains "normaux". Dans le monde des mots le simple fait de dire humain pour désigner les non-Techs sous-entend que les Techs ne sont pas humains, ce qui est blessant. Après tout ils sont tous bâtis selon le même code génétique. Pas de quoi en faire toute une histoire

La porte s’ouvre et 3 se glisse dans les couloirs. Elle est pieds nus et en pyjama, elle a un peu froid. Aucune important, le H7/11 est tout proche. Elle attend encore un peu devant la porte qui ouvre la chambre de 7. Sur l’écran (il y a des écrans partout dans le laboratoire) le surveillant écrit : « Est-ce que tu as une autorisation pour entrer ici ? ». Ce n’est pas le même surveillant qui lui a permis de sortir de sa chambre. Celui-ci est bien capable de lui demander d’aller réveiller un responsable, peut-être même le Professeur Milley en personne, et ça pas question. 3 adore plus que tout le Professeur Milley. Elle met sa main sur le fil de Réseau qui courre le long de presque tous les murs du laboratoire et regarde si sa sœur ne s’est pas reconnectée. Mais non, et le cauchemars a empiré, il était maintenant parcouru d’éclairs qui paniquent 3. Pour la première fois elle se reproche de s’être réveillée sans avoir pris le temps de ramener la petite fille à la surface de l’éveil – ce n’était pas un simple rêve mais une de ces hallucinations qui terrorisent 7 et la laissent totalement hagarde toute la journée, un phénomène que personne ne s’explique jusqu’à présent. Inutile de négocier avec le surveillant pour le convaincre que sa sœur a besoin, tout de suite là maintenant, de revenir à la conscience et de pleurer sa frayeur dans une étreinte rassurante. 3 (enfin, l’esprit de 3, la part qui était réellement elle) suit le fil de Réseau et s’introduit dans l’ordinateur des responsables, qui était censé être coupé du Réseau mais qui est entouré d’assez d’objets techs eux-même en contact avec le Réseau pour être accessible avec un peu d’habilité. Bien sûr les Techs n’en ont parlé à personne. 3 n’aime pas ce genre de secrets, mais elle doit admettre que c’est bien utile certaines fois comme celle-ci où en une fraction de seconde elle crée de toutes pièces une autorisation qu’elle transmet au surveillant. Lequel fait durer l’attente, le temps de compter jusqu’à cinq, histoire de bien faire sentir son pouvoir – sans doute Emma, une sadique qui en prime a peur d’eux – et enfin ouvre la porte.

3 se précipite dans la chambre.

Elle saisit l’épaule de 7 – la petite fille est en train de pleurer en dormant – et la secoue sans douceur pour la réveiller. Le contact physique n’est pas direct entre elles mais 7 a perdu tout contrôle d’elle et projette sa terreur de toutes ses forces dans toutes les directions, et 3 se prend en plein de fouet des images abominables de totale impuissance face à un danger inimaginable. Elle n’arrive pas à apaiser la sœur et se contente de la secouer plus fort. N’importe quel autre de ses frères et sœurs serait rentré dans le cauchemar et l’aurait vaincu de l’intérieur, ou au moins aurait pu ramener la fillette à la conscience en douceur, mais pour rien au monde 3 ne mettrait les pieds là-dedans. Quand elle s’est réveillée un énorme loup les poursuivait dans une forêt dont les plantes les griffaient pour les ralentir. Et le loup savourait cette poursuite. Il savait qu’il les auraient. Si le rêve a encore empiré depuis ce passage-là, 3 ne veut surtout pas savoir comment.

Enfin 7 se réveille. Elle crie et sanglote, puis se blotti contre sa sœur. Normalement, leurs pyjamas empêchent un contact entre elles donc une communication, mais les émotions de 7 sont si violentes (au moins aussi violentes que la terreur qu’elle a ressenti) que 3 les reçoit malgré elle, et elle est à deux doigts de pleurer aussi. Non, il ne faut pas, elle est la plus grande et doit faire face. Elle serre 7 contre elle et lui caresse les cheveux, parce que c’est ce qu’il faut faire. Elle lui dit que ce n’est rien, rien qu’un cauchemar, il ne va rien se passer de mal. Elle le lui promet. Il lui semble que ce genre de mensonge fait aussi partie de l’attirail pour calmer les enfants. Que faire d’autre ? Quand 3 elle-même était petite et que 1 la consolait, il lui envoyait un fil d’affection par le Réseau, mais 3 n’a jamais beaucoup aimé ça, elle l’a toujours vu comme une intrusion dans ce qu’elle est. En règle général, elle n’aime pas se mélanger aux autres Techs. Ce qui n’est pas le cas de 7. Timidement, maladroitement, 3 tisse un fil d’affection (parce que quand même elle l’aime bien, cette petite sœur), y rajoute quelques images rassurantes, puis touche la joue de 7 pour lui envoyer le tout. La fillette se jette dessus comme une louve affamée et 3 doit se retenir pour ne pas se jeter en arrière – non, elle ne peut pas la laisser toute seule, pas maintenant. Par à-coups trop brusques, 3 finit par calmer 7 qui est prête à se rendormir. Au dernier moment, 3 la prévient : demain, tu vas devoir raconter ton rêve au docteur Carneau. 7 se relève en sursaut. 3 perd rarement du temps à regretter ses maladresses, elle note dans un coin de sa tête de ne plus faire d’annonces désagréables à un enfant qui s’endort enfin et se remet à caresser les cheveux de 7 en lui disant mentalement ne t’en fais pas, j’étais là au début, je raconterai avec toi. Le docteur Carneau n’a jamais fait de mal à personne et elle ne comprend pas pourquoi sa petite sœur le déteste autant, mais puisqu’elle ne peut pas changer ce fait, il faut faire avec.

7 est persuadée que si elle raconte son cauchemar, il va se réaliser. Et ça non, pas question. C’est le plus épouvantable qu’elle ai jamais fait. Elle sait bien que 3 fait de son mieux, à sa manière, mais elle ne peut pas comprendre. 7 tend la main vers le fil de Réseau. Elle veut réveiller 1 et tout lui raconter. Elle a l’impression qu’il n’y a que lui qui pourra la comprendre et la protéger. 3 hésite, c’était à elle de veiller sur 7 ce soir et elle déteste ne pas mener à bien les tâches qu’elle entreprend. Mais si 7 en a besoin…

 

1 est en train de rêver d’une bulle. Il doit l’attraper mais elle lui glisse entre les doigts. Et quand enfin il la tient, elle est plus grosse que sa tête et se brise comme du verre en million de petits éclats qui se plantent dans ses mains. Il rêve souvent de verre et de petites blessures. Il connaît assez de techniques de relaxation et de mentalisation pour orienter son rêve vers des images plus agréables ou au pire se réveiller tout seul, donc il les utilise. Il ne s’attend vraiment pas à ce que 7 attende à la frontière de son rêve – heureusement qu’il n’était pas très profond, sinon il ne se serait jamais aperçu de sa présence.

Qu’est-ce qu’il y a ? demande-t-il à sa petite sœur – même si ce n’est pas vraiment une question, évidemment, plutôt une attitude d’attente bienveillante, prête à accepter tout ce que l’enfant veut bien lui confier.

La réponse de 7 est difficilement traduisible, elle implique un mélange d’images, de sensations, d’émotions (surtout la peur) encore très vives. Patiemment, 1 fait le tri dans ce fatras et montre à 7 comment le faire elle-même – elle est encore trop jeune pour y arriver mais la technique est longue à apprendre, autant commencer tôt. Puis il prend les images du cauchemar. Et reçoit un choc lui aussi.

Le loup, les bois, la nuit, rien de tout cela ne lui fait très peur, il a l’habitude (et de toutes façons, à 20 ans, l’aîné des Techs est capable de se dissocier de sa frayeur face à un loup imaginaire). Mais la suite résonne avec ses peurs les plus profondes.

Le laboratoire détruit. Les scientifiques – leur famille, leurs parents – tous tués. Le monde en flammes. Et partout la haine, de la haine envers les Techs, parce qu’ils ne sont pas comme les autres humains, de la haine comme il n’en a jamais connu, une haine qui pourrait servir de source à des guerres terribles où les survivants seraient prêts à ramper, les jambes arrachés, pour tenter d’achever leurs ennemis. Pas étonnant que 7 en soit malade. 1 est bouleversé aussi. Il a grandit, comme eux tous, sous la protection du laboratoire, et ne connaît la haine et la mort que sur le plan théorique. Il prend 7 – l’esprit de 7, la partie qui est réellement elle – et écarte d’elle toutes ces images négatives, avant de la pelotonner dans un cocon d’amour et d’images rassurantes. Il ne faut pas qu’elle se fasse du souci pour tout ça.

Lui s’en fait suffisamment pour tout le monde.

Depuis quelques années (peu après la naissance de 7 en fait), la vie dans le laboratoire ne tourne plus très rond, et ça l’inquiète. Il aimerait vraiment se dire qu’il est impossible que ce cauchemar se réalise. Mais en réalité il n’en sait rien. Pourquoi, puisque les Techs ont été créés pour servir et protéger l’humanité toute entière, les laisse-t-on enfermés ? Passe encore pour les plus jeunes. Mais lui et 2 (qui a 16 ans) pourraient déjà rendre de nombreux services. Et pourquoi n’y a-t-il aucun autre Tech créé depuis quatre ans ? Pourquoi n’achète-t-on jamais de nouveau matériel ? Pourquoi certains membres de l’équipe partent du jour au lendemain sans prévenir personne (en tous cas, sans les prévenir eux) et pourquoi ne sont-ils jamais remplacés ? Pourquoi n’ont-ils toujours aucun contact avec le monde extérieur ? Pourquoi ne fait-on plus d’expérience, pourquoi les plus jeunes ne reçoivent presque plus de cours ? Pourquoi leur apprend-t-on à se battre ? Et surtout, pourquoi tous les adultes (1 range généralement les humains qu’il connait dans la vaste catégorie des adultes) font-ils tant de mystères ? De nombreuses choses ne tournent pas rond et 1 a tendance à penser plus ou moins confusément que c’est de sa faute. Qu’il n’a pas été à la hauteur de tout ce que tout le monde espérait, des sommes folles englouties pour le créer, lui, un simple type… En attendant, il assume son rôle d’aîné (de plus en plus prenant à mesure que les professeurs Milley et Stones sont absorbés par de mystérieux soucis qu’ils refusent d’aborder en sa présence).

Laissant 7 dans son cocon, 1 part le long du Réseau. Il veut vérifier que les professeurs sont bien là. Non, il ne les réveillera pas, mais ils ont tous les deux un communicateur tech dans leur chambre (bien sûr ils ne savent pas que 1 parvient à le faire fonctionner même éteint) et il pourra écouter leur respiration. Vérifier qu’ils sont bien là et que tout va bien. Ça lui paraît extrêmement important, urgent même, en tout cas comme ça il pourra freiner l’angoisse qui monte lentement en lui avant qu’elle ne contamine cette pauvre petite 7.

Il allume les communicateurs et entend par leurs micros.

Silence. Ils ne sont pas là. Ni l’un ni l’autre.

Non il ne doit pas paniquer. Il doit d’abord veiller sur les autres. Rassurer les autres. Mais toute sa confiance a servi à envelopper 7 et 1 est totalement nu, seul avec ses terreurs et ses responsabilités, et il redoute plus que tout de se mettre à paniquer pour si peu. Il s’en veut, il sait qu’il devrait être capable d’être plus fort que ça, mais il a tellement peu de choses sûres auxquelles se raccrocher, et les professeurs ne sont pas là.

1 entend alors un bruit. Pas un bruit dans les micros qu’il espionne – il déteste ce mot "espionner", pourtant c’est ce qu’il fait, à sa grande honte, comme un chien qui redoute d’être abandonné par son maître à tout moment – non, un bruit dans le monde matériel. Il s’assoit avant même d’ouvrir les yeux. Oui, il y a un bruit anormal. L’énorme verrou de sa porte, sécurité maximale, est en train de se fermer dans un crissement à peine perceptible – mais dans le ronronnement des machines qui l’ont accompagnées toute sa vie c’est un véritable coup de tonnerre.

Il était déjà enfermé. Pourquoi ont-ils rajouté ce verrou-là ? Où sont les professeurs ? Où sont tous les autres ?

1 a toujours la main plaquée sur le fil de Réseau. Tous les autres se sont réveillés. La porte de 7 était la seule à être restée ouverte et 3, qui tournait en regardant sa petite sœur en train de s’endormir mais n’osait pas repartir sans une autorisation de 1, s’est jetée dans l’ouverture en voyant qu’elle commençait à se refermer. Abasourdie, elle voit le mécanisme de sécurité maximale se refermer. Elle envoie toutes les informations dont elle dispose à ses frères et sœurs, tous en même temps, tous plongés dans la même panique, dans les mêmes questions, mais chacun réagissant d’une manière différente. 7 est restée dans les bras virtuels de son frère, elle dort, 6 pleure seul dans son lit (il a 6 ans), 5 a attrapé une lampe et martèle la porte dans un hurlement de rage (elle a 8 ans et déjà un caractère bien trempé pour ne pas dire colérique), 4 (il a 10 ans mais sous ses airs fanfarons il est peu trouillard) tourne en rond et panique en essayant d’appeler au secours, 2 reste calme. Quoi qu’il arrive, 2 reste toujours calme. Calme et digne de confiance. Elle lance un appel général et leur demande de ne pas avoir peur, rappelant que les erreurs de systèmes arrivent parfois dans les ordinateurs binaires et les poussent à des comportements aberrants. Tous ont les nerfs à vif depuis quelques temps, mais l’argument simple de 2 les rassure. Si on ne peut plus faire confiance à 2, on ne peut plus avoir confiance en rien.

Tous, la main plaquée sur le fil de Réseau, suivent l’avancée de 3 qui va alerter des responsables. Elle n’aime pas être suivie d’aussi près mais là elle ne peut pas refuser la connexion. Elle ferme donc sa personnalité, ses pensées et ses sentiments, mais garde la main sur le fil de Réseau pour qu’ils puissent enregistrer en même temps qu’elle ce qu’elle voit et ce qu’elle entend. De toutes façons elle ne va pas très loin : la porte au bout du couloir est fermée elle aussi, à la sécurité maximum.

Ils sont tous coincés.

 

Le temps passe. Lentement. Affreusement lentement. Ils sont enfermés et ne savent pas pourquoi. Personne ne vient les chercher. Personne ne leur explique ce qu’il se passe. Eux les si précieux, les inestimables prototypes, eux qui ont tous rêvés au moins une fois de ne plus avoir toute cette pression sur le dos et d’être de simples humains, à présent ils veulent de toutes leurs forces qu’on vienne et qu’on s’occupe d’eux, n’importe qui, mais qu’on s’occupe d’eux. Ils ont peur. 1 et 2 ont unis leurs forces pour fouiller le Réseau et trouver tout ce qui pourrait leur être utile – c’est toujours une drôle de sensation de s’ajouter à un autre, quoique ajouter n’est pas le terme exact, multiplier serait plus juste quoique pas tout à fait assez précis – ils ne mêlent que leur vitesse et leur puissance mentale et ça leur suffit à penser et analyser tous les éléments qu’ils trouvent tellement plus vite que s’ils étaient seuls, une vitesse grisante à laquelle il ne faut pas se laisser prendre si on ne veut pas oublier son but et rester à filer comme une comète pour le seul plaisir de vivre à travers le Réseau. Les deux aînés sont les plus qualifiés pour faire ça. De son coté, 3 cherche aussi une solution alors qu’elle n’est pas très douée pour naviguer à travers le Réseau. Elle ne trouve rien. Les plus jeunes attendent en rongeant leur frein. 7 s’est réveillée. 4 s’occupe de la rassurer, ainsi que 6. Mieux vaut ne pas approcher 5 pour le moment, ce genre de tension n’améliore pas son humeur.

C’est 2 qui vérifie une fois de plus les micros – et pas seulement ceux des chambres des professeurs, tous les micros à sa portée – pour sa part 1 n’en a pas le courage. Mais quand elle entend quelque chose, elle demande tout de suite à son frère de venir et d’écouter. 1 vient et écoute. Et souffre.

Ils entendent des cris et des bruits de flamme, des bruits d’armes aussi – non, ça s’est impossible, pas d’armes dans le laboratoire ! C’est interdit, et le laboratoire est entouré par un système de sécurité colossal, infranchissable, non ils ne peuvent pas se fier aux bruits, c’est impossible !

1 cherche partout une preuve de trucage, une preuve d’impossibilité, quelque chose qui lui redonne de l’espoir, jusqu’à ce que 2 le rattrape et lui parle – maintenant qu’ils ont trouvé ils n’ont plus besoin de lier leurs énergies, mais leurs pensées, il faut qu’ils prennent une décision et très vite, vite comme seul le Réseau le permet.

2 lance : il faut qu’on sorte d’ici. Si on unit toutes nos énergies, on peut atteindre le Réseau du système de sécurité et déverrouiller nos portes.

1 lui répond : non, il vaut mieux attendre, on ne sait pas ce qu’il va se passer mais ça a l’air terrible, c’est un cauchemar, c’est le cauchemar de 7 qui se réalise, j’ai peur, il faut attendre.

 On a tous très peur. Il faut sortir.

C’est la peur qui veut que tu sortes. On doit faire confiance aux gens pour régler tout ça.

On a entendu des armes ! Peut-être que les humains sont en danger !

Les petits vont être morts de peur.

Ils le sont déjà. Il faut au moins demander de l’aide à 5. Sans elle on n’arrivera à rien.

Evidemment, 1 ne peut pas dire le contraire. 5 est la plus douée d’entre eux, elle a même plus de puissance sur le Réseau que lui, et en a infiniment plus que tous les autres à son âge. Elle n’aime pas ça pour autant, mais les hasards de la génétique ont fait qu’elle est née avec ce talent. Maintenant il faudrait qu’elle l’utilise. Au moins, si parmi les plus jeunes ils devaient en choisir un qui n’aurait pas peur des cris et des coups de feu – même si 1 refuse toujours d’admettre qu’il a bien entendu des coups de feu, ça pourrait être n’importe quoi d’autre, il ne sait pas quoi mais n’importe quoi sauf des coups de feu – c’est sans doute 5 qu’ils auraient désignés. Ils ont tous appris à se battre et à se servir d’armes. 5 est la seule à aimer ça.

Ils l’appellent. Sans rien dire, elle joint ses forces aux leurs. Ils se sont installés à une point de leur Réseau assez proche du Réseau de sécurité, mais ça fait quand même un sacré bond, puisque entre les deux il n’y a pas d’objets techs mais des ordinateurs binaires et des mécanismes, principalement du métal (ce n’est pas très conducteur mais au moins c’est un matériau neutre) sur lequel a été collé de minces couches de plastiques. Il n’y a rien qui parasite aussi bien une transmission que le plastique, ont découvert les scientifiques qui les étudient depuis leur naissance – comme presque à chaque fois ils ont été incapables d’expliquer pourquoi. Tout a justement été prévu pour qu’ils ne puissent pas accéder à leur propre système de sécurité. Heureusement, les expériences se sont beaucoup ralenties ces derniers temps – au profit de leçons de combat, de stratégies et de manipulation, ce qui n’a pas allégé l’inquiétude qu’ils ressentent tous – et les humains ont sous-estimés les progrès qu’ils avaient tous fait. 1, 2 et 5 créent une flèche dont la pointe contient les ordres qu’ils ont à transmettre à l’autre Réseau et l’étirent le plus possible. Leur (esprit ? programme ?) leur ordre traverse lentement la matière, couche après couche, toujours relié à eux par un mince fil de volonté qui suffit à le diriger. Ils avancent en aveugle, ne pouvant se fier qu’aux plans qu’ils ne sont pas censés connaître (sauf qu’évidemment ils sont nés dans ce laboratoire, on leur en a caché beaucoup de choses mais ils en ont découvert un certains nombre par eux-même, forcément, depuis le temps).

Ils sont au bout de leur énergie, pas moyen d’avancer davantage, et ils ne sont pas arrivés. Ils appellent 3 – pauvre 3 qui n’a jamais autant regretté d’avoir une portée si faible, elle les aide mais ils n’avancent pas beaucoup plus, et l’angoisse qui la ronge commence même à les freiner.

1 dit : On ne peut pas, il faut retourner et tenter autre chose.

2 dit : Pas question, on demande aux autres et on avance.

1 dit : Ils sont trop jeunes, on ne sait pas ce qu’il va se passer, mieux vaut attendre que les humains viennent régler tout ça.

2 dit : S’ils le peuvent.

Ce qui suffit à inquiéter 5 qui, sans demander la permission, entre dans l’esprit de sa sœur. Elle découvre tout. 3 reste à la frontière, indécise, brûlant de savoir et terrifiée à l’idée que ce ne soit quelque chose de terrible.

C’est quelque chose de terrible. Contrairement aux deux plus grands, 5 pense immédiatement à une guerre. Il y a des ennemis dans la place et il faut se battre. Se libérer d’abord, puis se battre. Défendre les professeurs – leurs parents, en tous cas ils les considèrent comme leurs parents – et défendre leur maison. 5 a toujours rêvé de faire une fugue, pas définitive bien sûr, juste histoire de voir un peu du paysage, mais ici c’est leur maison. Personne n’a le droit d’y toucher. Elle rejoint l’avis de 2 : il faut qu’ils s’y mettent tous pour se délivrer, peu importe si les plus petits sont effrayés, l’heure est grave. 5 utilise l’expression avec tous les mots, l’heure est grave, parce qu’elle ne sait pas exactement ce qu’elle veut dire. Elle l’emploie quand même.

4, 6 et 7 ajoutent leurs forces à celles déjà en place. Leurs corps couvrent le plus de fil de Réseau possible pour augmenter encore l’énergie qu’ils peuvent transmettre, ils sont tordus dans des positions impossible et des larmes sèchent sur leurs joues. Aucun Techs ne prête attention à ces corps. L’essentiel c’est d’avancer. Chaque esprit forme une masse d’énergie, maintenant il faut la sculpter pour qu’elle soit la plus longue et la plus fine possible et qu’elle rallonge encore la flèche tendue, tenue à bout de bras par 5 qui se tend jusqu’à l’extrême limite de ses forces. 2 vérifie que la flèche est assez solide pour ne pas se briser – ils y perdrait une partie importante d’eux-mêmes, pas de façon irrémédiable, mais la situation est déjà assez confuse et déstabilisante pour ne pas en rajouter. Ils s’approchent. Ils y sont presque. Et la peur qui fait battre leurs cœurs les poussent à donner toujours plus en refusant de penser à ce qui se passe au-dehors. Encore une feuille de plastique – ils doivent rester unis, leurs esprits tressés en un seul fil, surtout ne pas s’éparpiller – ils avancent encore, du béton, ils le traverse, ils peuvent presque sentir chacun de ses grains, ils pourraient suivre les longues tiges de métal qui le traversent pour avancer un peu plus vite (mais si peu) mais ils ont peur de dévier. Le but, rester concentré sur le but. Ils ont laissé le long de la flèche leurs souvenirs et leurs émotions, les raisons de cette plongée dans la matière, il ne reste plus dans les minces fils qui s’étirent toujours plus que leur peur, leur volonté et tout au bout un minuscule programme qui ordonne aux porte de s’ouvrir. Toucher l’autre Réseau sans briser le fil, c’est tout. Encore du plastique.

Quand le goût doré du Réseau les envahit à nouveau ils osent à peine y croire. 1 réagit le premier : il dépose le programme et commence à reculer. Les plus jeunes rechignent maintenant qu’ils sont de retour dans leur environnement, mais ce n’est pas le Réseau sur lequel leurs corps sont connectés et il n’y a toujours qu’un mince fil qui les relie au Réseau du système de sécurité, une situation intenable – et leur esprit a mal d’avoir été aussi tendu. Ils font tous demi-tour, unis pour ne pas perdre les plus jeunes, ils se replient de plus en plus vite, de plus en plus soulagés d’être entiers, de redevenir eux-même. Ils retournent dans leurs corps, prêts à s’enfuir pour la première fois de leur vie.

Dans le Réseau de sécurité, trois instructions ont été déposée. Ouvrir. Toutes. Portes. Sans se soucier du fait que les ordres sont là alors que personne ne les a entré, les ordinateurs techs font les liens qui s’imposent et codent un programme qui ordonne aux ordinateurs binaires de déclencher les mécanismes adéquats. Il faut bien une minute pour que les portes s’ouvrent.

3 demande à 1 Et après, qu’est-ce qu’on fait ?

1 lui répond Toi tu vas mettre les petits en sécurité, 2 et moi on va voir ce qui se passe.

Pas question intervient 2. On reste groupé. On est peut-être en danger.

1 ne répond rien. Il pense que si vraiment il y a du danger, un danger assez grand pour empêcher les professeurs Milley et Stones de les protéger – eux, l’œuvre de toute leur vie – alors ils vont devoir se défendre sans savoir de qui ni de quoi, sans savoir comment faire, sans savoir pourquoi ils en sont là ni jusqu’où il faudrait qu’ils aillent. L’aîné des Techs cache soigneusement ses pensées à ses frères et sœurs, même s’il se doute bien que 2 doit se dire à peu près la même chose au même moment, mais il n’a pas envie d’en parler avec elle maintenant.

Chacun dans sa chambre – sauf 3 dans le couloir – ils se lèvent et se rapprochent des portes. Ils ont tous une meilleure audition que les humains ordinaires. Ils arrivent à entendre le minuscule cliquetis d’ordres binaire qui arrive aux systèmes de sécurité des portes. Le premier système est purement mécanique puisqu’il nécessite une clé, du coup personne ne l’utilise et il est déjà ouvert. Le deuxième est la fermeture ordinaire, enlever les crans des portes qui se plantaient dans les murs n’est pas long. Le troisième, la fermeture de sécurité maximale, double toutes les portes d’un mur de métal impossible à transpercer sans bazooka. Le cliquetis s’intensifie. Enfin ils entendent le doux coulissement des barres se séparant les unes des autres.

Les portes s’ouvrent.

 

Leur premier geste est de courir les uns vers les autres, se touchant pour voir si tout va bien, si personne n’est blessé. Impossible de se blesser en restant immobile dans une pièce qui n’a rien de dangereux, mais ils le font quand même, même 2 qui est si raisonnable, elle prend 6 dans ses bras tandis que 1 prend 7,  puis ils avancent. 5 ouvre la marche. C’est la seule à tenir un semblant d’arme, un appareil servant à analyser l’atmosphère d’une pièce à la molécule près – il est assez lourd et il a une poignée, c’est pour ça que 5 l’a choisi. Ils marchent, n’osant ni courir ni rester sur place. Les humains peuvent s’apercevoir que les portes sont ouvertes et donner un contrordre au Réseau de sécurité. Cette pensée – maintenant ils sont assez proches les uns des autres pour s’envoyer leurs pensées sans le recours au fil de Réseau – les fait accélérer. 1 confie la petite 7 à 3 et renvoie gentiment mais fermement 5 à l’arrière. C’est lui l’aîné et même s’il est mort de peur il est bien décidé à jouer son rôle correctement. Il doit veiller sur eux tous. Les protéger. Donc être prêt à tout.

Ils sortent du couloir et traversent les salles plongées dans le noir. Quand ils entendent du bruit, ils s’approchent. Ils n’avaient encore jamais remarqué que le bruit se répercutait de cette manière dans les couloirs déserts, rebondissant sur les parois carrelées et à moitié absorbé par les épaisses tapisseries. Ce qui leur fait sentir plus cruellement le silence de toutes les machines du laboratoire. Ils ont du mal à saisir l’origine du bruit et ne peuvent pas encore l’identifier.

2 dit à 1 Il faut qu’on se sépare. S’il y a du danger, on fait une cible trop facile.

Il lui en a coûté d’admettre cette idée et encore plus de la transmettre à son frère. Pourtant, c’est évident. On les a préparé à ce genre de situation. Les plus grands protègent les plus petits et tout le monde se sépare pour ne pas former une cible facile. Le plus important, c’est la survie du groupe, pas chaque individu pris séparément. Mais "cible facile" ce ne sont que des mots encore, des mots qui ne peuvent pas s’appliquer à eux, impossible : ça reviendrai à admettre qu’on peut chercher à les tuer, que le sanctuaire du laboratoire est violé, que leur univers part à la dérive. On leur a parlé de se protéger et ils ont appris, bien sagement, comme ils apprennent toutes leurs leçons. Mais ils leur est impossible de réaliser que, réellement, ils doivent appliquer ces principes. Ils refusent de réaliser qu’on puisse vouloir les tuer.

1 aussi refuse de réaliser. Mais il est responsable des autres. Il ne pense pas qu’il y ait réellement du danger (mais si jamais), pas ici, pas dans le laboratoire (mais si jamais c’est vrai) mais il ne faut courir aucun risque. 3 risque timidement c’est peut-être un exercice, non ? et immédiatement 1 adopte cette idée avec soulagement. Oui, ce n’est sans doute que ça, un exercice, un simple exercice pour voir comment ils réagiraient en cas de chaos total. Il préfère ne pas penser qu’ils étaient tous enfermés dans leurs chambres et sensés ne pas être capables d’en sortir – peut-être que quelqu’un a voulu les tester pour voir s’ils avaient des capacités cachées, mais certainement pas un des professeurs, peut-être un nouveau envoyé par le gouvernement. Maintenant, ils doivent montrer qu’ils ont bien appris ce qu’ils doivent faire et s’arranger pour neutraliser le bruit – ce satané bruit lointain qui leur donne la chair de poule – sans prendre de risque. Après quoi les adultes ressortiront de leurs cachettes et le monde se remettra à tourner rond. Oui. C’est le mieux à faire.

Concrètement, il faut que les plus jeunes rejoignent une salle où ils seront en sécurité. La E22/54, suggère 2 : c’est une salle de test remplie d’objets techs construite un peu à l’écart. Impossible d’y entrer ou de pirater son système de survie si des Techs la contrôlent. Evidemment, on peut toujours attendre que la faim et la soif les fasse ressortir – cette pièce n’a qu’une seule entrée – ou carrément pulvériser le bâtiment. Mais qui ferait ça ? Non, les petits seront en sûreté là le temps que leurs aînés trouvent une solution. Silencieusement les Techs se glissent le long des couloirs si familiers et pourtant si étrangers cette nuit, remplis de menaces implicites. Jusqu’à ce qu’ils croisent un couloir où le son vient directement les heurter, le bruit abominable d’une mitraillette et d’un hurlement de douleur humain.

NON ! crient tous les Techs au fond d’eux-même – qui a été blessé ? Qui a fait du mal à tous ceux qui veillaient sur eux ? Pourquoi ? 1, 2 et 3 partent vers le bruit, les autres vont se réfugier dans la salle E22/54, en courant. Normalement 3 n’aurait pas dû venir avec les plus grands, elle n’a encore que douze ans, elle n’est pas bonne pour se battre et même  6 est plus à l’aise qu’elle dans le Réseau. Mais elle adore les professeurs, plus que s’ils étaient ses propres parents, et l’idée qu’ils soient en danger noie tout le reste. Hors de question qu’elle reste en arrière. Elle est prête à tout – prête à tuer s’il le faut.

Ils courent ensemble puis se dispersent. Ils connaissent ces salles par cœur. Toutes les portes sont ouvertes devant eux. L’origine des bruits (qu’ils refusent encore d’appeler des combats) se retrouve entre eux trois. Ils n’entendent d’ailleurs plus rien à présent. Normalement, les humains devaient être dans leurs logements – entièrement non-techs et aucun des enfants n’y a jamais mis les pieds – ou dans la salle de surveillance d’où on contrôle tout le laboratoire. Trois gardiens qui font la ronde dans les immenses couloirs, un autre qui surveille l’unique entrée. Puisque les Techs ont piraté le programme de la salle de surveillance pour s’évader, quelqu’un aurait dû s’en apercevoir. 2 monte voir s’il reste quelqu’un à l’intérieur, tandis que 1 et 3 descendent à l’air libre. Les ascenseurs ne fonctionnent plus. 2 monte et entre dans la salle de surveillance.

 

Par Luma - Publié dans : Les Techs (roman SF)
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Lundi 29 septembre 2008

Tout est brillamment éclairé. Il ne reste qu’une seule personne à l’intérieur. Une seule personne debout. Une femme habillée d’un treillis imitant ceux des militaires. Elle a une arme. Vu comme elle la tient, elle sait mieux s’en servir que des ordinateurs – techs et binaires – qu’elle tripote, puisqu’elle n’a toujours pas trouvé comment arrêter leur programme et refermer les portes. Les caméras sont inutiles puisqu’ils n’ont pas allumé la lumière. Mais la femme les cherche. Pour les trouver elle a tué tout le monde. Trois surveillants sont morts et leur sang a giclé sur ses bottes. Elle leur tourne le dos et tente de refermer les portes. Elle ne s’est pas aperçue de la présence de 2 dans son dos.

La jeune fille envoie rapidement un flash contenant ce qu’elle voit à 1 et à 3. Puis elle se coupe du Réseau. Pas la peine d’attendre leurs réactions. Elle sait très bien ce qu’elle va faire. Elle se penche silencieusement vers l’un des surveillant – c’est Emma, silencieusement elle lui demande pardon – et lui prend l’arme à feu que tous les membres du laboratoire doivent porter lorsqu’ils ne sont plus dans la zone des Techs. C’est une arme mécanique mais 2 sait s’en servir.

Mettant un soin infini à ne pas marcher sur le sang des surveillants – elle le ressentirait comme un sacrilège – 2 s’avance et, délicatement, pose le canon de son arme sur la nuque de l’ennemi. L’autre se fige. Oui, 2 sait qu’elle est trop près et que la femme peut tenter de se retourner très vite et de lui arracher son arme, et en fait 2 aimerait même qu’elle essaye, histoire de pouvoir la cueillir d’un grand coup de genou et de la maîtriser en frappant – comme si frapper cette sale tueuse était la seule chose à faire, la plus logique dans ce monde qui est devenu fou. Au lieu de ça, la femme met ses mains en l’air. Elle a l’air coopérative. « Alors c’est comme ça, pense 2 qui est à deux doigts de se mettre à rire, un grand fou rire qui balayerait tout. On arrive, on tue les gens, on met du sang partout, et quand on se fait attraper on coopère et tout se passe bien. Comme quand on jouait étant petits et qu’on disait pouce, on arrête. Ça m’a toujours semblé si évident qu’il ne faut pas frapper ses prisonniers, que la guerre c’est mal, que c’est absurde de tuer. Mais elle je veux la cogner. Lui faire mal. Je sais que ça ne servira à rien. Et je le veux. »

Le revolver ne tremble pas dans sa main. 2 pourrait rester là longtemps. Il lui semble qu’il y a quelque chose qui ne peut s’apaiser qu’avec beaucoup de temps – et elle ne veut pas que son ennemie s’échappe alors. Elle sent alors la présence de 1 et de 3 derrière elle, elle sent leur horreur qu’ils ne prennent pas la peine de cacher, et l’angoisse qui torture 3. Leur présence lui rappelle qu’elle ne peut pas rester là, il y a d’autres ennemis et les professeurs sont peut-être en danger – sont sûrement en danger, même. 1 s’avance et attrape l’arme que la femme a posé sur une console. 2 se recule alors et dit à haute voix :

« Retourne-toi.

La femme se retourne. Elle est très jeune, peut-être même plus jeune que 1. Elle a l’air surprise de les voir, comme si elle ne s’attendait pas non plus à avoir des adversaires aussi jeunes. Elle a les yeux soulignés par un discret trait de crayon noir et les Techs trouvent ça encore plus sacrilège que ses bottes souillant le sang des morts – on en se maquille pas pour se battre. Ce n’est pas un jeu. Ce n’est pas une fête. En tous cas ça ne devrait pas l’être.

_ Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites ici ? demande 1

_ Je ne dirai rien, répond la femme d’un air bravache.

Ils l’inquiètent, mais c’est tout. Ils ne lui font pas vraiment peur. 2 a encore envie de la frapper, les autres ne savent pas si c’est son envie qui les contaminent ou s’ils la partagent mais ils ressentent tous cette tension sourde et maléfique, cette tentation de rendre le mal pour le mal.

La femme la ressent et sait qu’elle n’est pas loin de prendre des coups, mais rien de plus. Ces gamins ne sont pas vraiment dangereux à ses yeux, et elle sait que ses alliés ne sont pas loin. La seule chose qui la gène, c’est qu’ils ne devraient pas être là. Ils sont bien trop jeunes pour faire partie du personnel du laboratoire, surtout la plus petite qui effleure l’ordinateur. Sans qu’elle presse la moindre touche, les images des caméras de sécurité défilent à toute allure sur l’écran. L’intruse comprend alors que ce sont eux, les fameuses armes qu’elle et les siens sont venus détruire.

Les Techs ne se rendent pas compte que maintenant la femme est terrifiée et prête à tout pour se tirer de leurs griffes qu’elle imagine redoutables. Pourquoi se fatiguer à la faire parler – et ils ne sauraient même pas comment s’y prendre – alors que les ordinateurs sont infiniment plus rapides ? En tous cas, plus rapides pour retrouver les survivants et repérer les assaillants, ce qui est le plus urgent. Les causes de l’attaque, ils verront ça plus tard. 1 aide sa petite sœur, 2 garde toujours l’ennemie dans sa ligne de mire. Inutile de récupérer d’autres armes, 1 a la mitraillette qu’il a confisqué et 3 est beaucoup trop bouleversée pour qu’on lui mette une arme à feu dans les mains.

Les humains – leurs humains – sont presque tous barricadés dans leur bâtiment. Il y a trois autres morts dans les couloirs (1 identifie rapidement Amérigo, Rach et Trent sans comprendre vraiment ce qu’il est en train de voir). Pas de trace des autres. Pas de traces des professeurs non plus, ni des docteurs Carneau et Adams, ni de l’attachée militaire : tous les hauts responsables se sont envolés. Il y a un hélicoptère posé sur l’héliport mais une dizaine d’autres se sont installés dans les cours, le parc et même le terrain de base-ball. Les gens qui en sont sorti ont l’apparence d’un commando militaire aux yeux des Techs, mais un habitué verrait tout de suite que de nombreux détails ne collent pas : ils sont trop dispersés, leurs tenues de camouflage sont voyantes, ils font trop de bruit. Ils y prennent trop de plaisir, aussi. Pas du travail de professionnel.

Il faut qu’on aille libérer nos humains et qu’on les sauve pensent les deux aînés à l’unisson.

Il faut retrouver le Professeur Milley et le Professeur Stones et les sauver ! hurle silencieusement 3.

Pas le temps de les convaincre. Elle s’enfuit avant que 1 et 2 ne l’obligent à les suivre. Elle est sûre que les deux Professeurs sont prisonniers de l’un des hélicoptères, peut-être même qu’ils sont déjà partis loin de l’île, en tout cas il est totalement impossible qu’ils soient morts, elle le saurait, elle l’aurait senti. Maintenant qu’elle est dans la zone qui lui est normalement interdite, les objets techs pullulent suffisamment autour d’elle pour créer en permanence un lien avec le Réseau de sécurité. Elle peut voir sans effort par les yeux des caméras et évite les soldats que la femme a appelé en renfort quand elle a vu toutes les portes s’ouvrir. 3 se glisse juste dans un recoin d’ombre et les laisse passer. Elle voudrait tous les faire disparaître (pas les tuer, le Professeur Milley pense que c’est mal de tuer, il détesterait tous ces gens mais c’est mal de les tuer), elle ne sait pas comment et n’a pas le temps de résoudre ce problème, une fois qu’ils sont passés elle continue sur chemin en courant le plus silencieusement possible. Elle arrive à l’air libre. Elle est si habituée à ce que l’accès vers l’extérieur soit soigneusement contrôlée qu’elle reste déstabilisée quelque secondes avant de s’élancer vers les hélicoptères. Ici, plus de couloirs ni de recoins sombres pour se cacher : ceux qui la verront pourront ouvrir le feu et la tuer. Pourtant 3 n’a pas peur. Elle est incapable de renoncer.

 

Les quatre plus jeunes Techs sont barricadés dans la salle E22/54. Ils ont pu refermer la porte de l’intérieur puisqu’elle est en métal tech, et 4 a installé devant une des longues tables incrustée de centaines de matières techs qu’on leur a fait tester les unes après les autres. C’est lui l’aîné de ce groupe et c’est à lui de prendre les décisions. Et la décision la plus urgente, à voir la façon dont 5 empoigne toujours son arme improvisée, c’est de calmer sa sœur avant qu’elle n’aille faire une bêtise. En plus, de tous leurs frères et sœurs, c’est lui qui a toujours le mieux su désamorcer la bombe. Mais c’était facile de la faire rire d’elle-même dans l’univers rassurant du laboratoire – maintenant tous ses sens guerriers sont en alerte et elle refusera de l’écouter. Alors il décide d’y aller directement. Sans prévenir, il lui prend le bras et la force à un contact mental. Quelques images et sensations suffisent : elle en train de paniquer 6 et 7, elle à cran qui blesse la personne le surveillant venu les chercher, Delawney en train de leur enseigner le calme et la maîtrise des arts martiaux, une sensation de paix. 5 arrête de tourner en rond. Elle se prépare, avec une sérénité impressionnante, à combattre.

4 soupire et lui dit à voix haute : « Ce n’était pas ça le but, tu sais »

5 lui répond par la pensée On doit se défendre ! en mettant toute sa rage et toute sa peur dans cette idée. 4 est presque assommé par la force de l’esprit de sa sœur – il sait que si elle décidait de parasiter ses propres idées et sentiments, elle y arriverait sans qu’il puisse y faire grand-chose. Il préfère rester dans la logique pour la convaincre de rester tranquille. On ne servira à rien en faisant ça. Les grands vont régler tout ça. Sa pensée est faible comparée au coup de tonnerre que 5 a fait retentir.

Il y avait des coups de feu rappelle sombrement la petite fille. Elle ne les oubliera jamais.

Elle fait encore une fois le tour de la pièce, histoire de vérifier que rien n’a été oublié, et en même temps s’introduit dans tous les objets techs les uns après les autres pour être vraiment sûre. Seuls 1 et 2 arrivent aussi à faire ça en marchant et à huit ans ils étaient loin d’avoir la puissance et l’aisance de 5. Elle sera la plus redoutable des techs, et aussitôt 4 s’en veut d’avoir pensé ça, d’avoir vu dans 5 quelqu’un d’autre que sa sœur, sa complice de toujours, la seule à avoir le courage d’accomplir toutes les bêtises qu’il est capable d’inventer. Jamais il n’aurait cru avoir un jour peur d’elle.

6 et 7 ont bien senti la tension de leurs aînés et savent très bien qu’il se passe quelque chose de grave. 7 s’est enfoncée dans un fauteuil et reste parfaitement immobile dans l’espoir qu’on l’oublie, que le sommeil la gagne et qu’au réveil tout soit rentré dans l’ordre. 6 préfère se mêler à la conversation des plus grands : il faut qu’on se batte ?

N’ai pas peur, dit 4, on ne se battra pas

N’ai pas peur, dit 5 juste un peu plus fort, on va gagner

Je n’ai pas peur, annonce tranquillement 6 sans qu’ils arrivent à lire à quel avis il se range. Mais c’est vrai qu’il n’a pas du tout peur. Un pouce dans la bouche, il a pourtant l’air si petit et si vulnérable qu’on a l’impression de voir un appel au secours ambulant. Mais il n’a pas peur. A la réflexion, 6 n’a pas peur de grand-chose – sauf des fantômes sur lesquels il invente des histoires jusqu’à y croire lui-même.

Le petit garçon s’ouvre un peu plus et montre en image – il a encore du mal à transmettre des idées pures – un compromis : eux en train d’attendre, les tables et surtout les nombreux objets techs tranchants prêts à voler en direction de n’importe quel assaillant. 5 adopte l’idée avec joie et fait organise leur nouvelle défense offensive presque entièrement par l’esprit, sans se soucier des mises en garde de 4 qui lui de garder des forces pour plus tard. Les Techs communiquent avec les machines techs et leur transmettent des ordres sans avoir à passer par des touches ou des leviers, mais ils arrivent également à déplacer les objets techs par la pensée. Très peu en fait, et surtout s’ils sont sous pression, mais 5 est naturellement douée et actuellement sous une forte pression. A la fin, elle est vidée, mais satisfaite et enfin détendue.

Maintenant que les ondes d’agressivités de 5 ne lui parasite plus le cerveau, 4 réalise enfin que le comportement de 7 n’est pas normal. Elle ne pleure pas, ne se plaint pas, ne demande pas qu’on la prenne dans les bras – elle, la petite dernière gâtée par les adultes autant que par ses frères et sœurs, qui ne peut pas grimper quelque part s’il y a la moindre chance pour qu’on l’y porte. 4 envoie une rapide connexion à 6, juste histoire que son petit frère le prévienne si 5 reprend du poil de la bête, et se penche vers 7. Lui qui a toujours envié les privilèges de 1, il commence à se rendre compte que les responsabilités d’aîné en font un poste qui n’est pas de tout repos. Il a hâte de lui rendre son rôle de chef et d’aller enfin se coucher. La nuit a été courte et difficile. 4 ne pense déjà plus à leur enfermement et à tous ces bruits inquiétants, il joue son rôle et pense à son lit, point. 7 le ramène sans douceur à la réalité :

C’est ma faute mon cauchemar se réalise on va tous mourir ils sont en train de tuer le professeur Milley et le professeur Stones et c’est de ma faute je ne voulais pas je n’ai pas pu ce n’est pas moi je ne voulais pas je ne voulais pas.

Dans le Réseau, l’esprit de 7 part dans tous les sens, un véritable tourbillon autour d’un point central : sa culpabilité évidente. 4 la touche pour faciliter le contact et entre dans le tourbillon, jusqu’à atteindre la culpabilité. Il ne sait pas vraiment comment la détruire, surtout dans les hurlements silencieux de 7, mais il peut au moins la mettre à part, dans une petite boîte que 7 ne peut plus atteindre. La panique s’apaise. 7 se met à pleurer. Ça, c’est normal, donc tout va bien, pense 4 qui aimerai de plus en plus retourner dans sa chambre et dormir mais c’est trop tard. Il est bien obligé d’admettre que la terreur de sa plus jeune sœur n’est pas sans fondement. A coté, 5 qui vérifie du pouce le tranchant d’un scalpel lui rappelle également qu’il n’est pas seul. Avec ce que ça comporte de bon et de mauvais.

Il va s’asseoir sur la table à côté de 5, laissant 6 bricoler quelque chose dans un coin – 6 est très doué pour se faire oublier quand il est occupé. Il reste silencieux, battant des pieds et regardant droit devant lui, dans l’espoir que sa petite sœur lui parle et le rassure. Puis il se rappelle à qui il a affaire et lui fait signe de lui passer un des scalpels. Le mince morceau de métal fait alors office de talisman : ils se battront jusqu’au bout, et ils gagneront. 5 a deviné (ou carrément lu) ses pensées et elle l’approuve : évidemment tiens qu’ils gagneront. Elle commence à envoyer cette certitude à sa sœur pour la calmer.

Silencieusement, ils continuent à attendre.

 

Devant la fuite de 3, 1 et 2 se concertent en une fraction de seconde et arrivent à la conclusion que la petite fille devrait faire demi-tour en voyant qu’il est impossible de fouiller tous les hélicoptères sans se faire tirer dessus. Ils lui laissent un message pour lui expliquer qu’une fois le personnel du laboratoire délivré, ils les aideront à repousser les assaillants et à sauver les professeurs. 3 ne le reçoit pas, mais le message reste sur le Réseau et peut-être qu’elle le regardera quand elle cherchera quoi faire. Ils attachent la femme avec sa ceinture et l’assomment. Puis ils partent, guettant les obstacles sur leur chemin par l’œil des caméras reliées au Réseau (nombreuses maintenant qu’ils sont hors de la zone Techs). Quand ils voient les deux soldats que la femme avait appelé en renfort, ils les mettent en joue avant que les autres aient le temps de relever leurs armes. Les deux Techs frissonnent en pensant que la confrontation aurait pu tourner en fusillade, heureusement les autres sont des amateurs trop confiants, ils se laissent désarmer comme des enfants. 1 et 2 leur font subir le même traitement qu’à la femme de la salle de surveillance puis s’enfuient. Ils savent que quelqu’un viendra bientôt en renfort de ceux-là.

Pour rejoindre leur but, ils préfèrent passer par l’extérieur (même s’ils sont toujours pieds nus et en pyjama) en faisant un détour par les arbres du parc. Ils ne devraient pas avoir trop de mal à se cacher là-dedans. On leur a expliqué que leur particularité leur permet, entre autres, d’avoir de meilleurs réflexes et une plus grande habilité que les humains normaux. En théorie, un Tech surentraîné est plus fort qu’un humain surentraîné. 1 et 2 sont loin d’être surentraînés et il ne leur reste plus qu’à espérer que c’est également le cas de leurs ennemis – c’est leur seule chance d’avoir l’avantage. Les branches qui leur caressent le visage rappelle à 1 le cauchemar de 7. Ce n’est pas le moment d’expliquer à 2 que leur plus jeune sœur fait visiblement des rêves prémonitoires ni même de réfléchir à cet étrange phénomène et 1 chasse le cauchemar de ses pensées, celui qu’ils sont en train de vivre est amplement assez préoccupant comme ça.

Ils parcourent ainsi un bon kilomètre avant d’arriver à destination. Aucun soldat ne les aperçoit et ils préfèrent éviter tous ceux qu’ils voient. En fait, une fois dépassé la douzaine qui siège autour du labo (et parmi lesquels, heureusement pour eux, pas un seul n’a encore l’idée de voir ce qui se passe à l’intérieur par les écrans de la salle de sécurité), ils ne rencontrent plus personne jusqu’à ce qu’ils arrivent au P6. Au milieu du trajet ils doivent franchir un grillage de sécurité – métal et électricité, mais heureusement l’électricité n’est pas branchée puisqu’ils ne sont pas censés se trouver dans le parc, et ils l’escaladent sans mal. Arrivés à trois cents mètres, ils sentent pourquoi on leur a toujours soigneusement interdit l’accès au P6 (comme à tous les immeubles P d’ailleurs) : il est entièrement construit en matériaux techs. Plus il y a de matériaux et d’énergie tech en contact, plus leur aura est puissante : même très éloignés, les Techs peuvent y entrer par la pensée assez confortablement. Un bon point pour eux. Par contre, ils devront éviter la dizaine de soldats surexcités qui tentent de forcer les deux entrées. L’un d’eux s’écarte de son groupe et envoie une rafale de mitraillette dans le mur, explosant la seule vitre qui n’est pas protégée par un volet en métal. Il laisse échapper un cri qui se veut sauvage et paraît ridicule comparé au rire lugubre de son arme. Un poulet qui tenterait de rugir, quelque chose comme ça, pense 1 qui devrait pourtant se concentrer sur autre chose.

Les gros engins qui essayent de percer les portes sont en métal, signale 2, mais leur système de commandement est tech.

Les deux Techs n’ont même pas besoin de se concerter pour décider quoi faire. A cette distance, en contact avec l’immense aura de l’immeuble, c’est un jeu d’enfant de s’introduire dans les deux machines et de les mettre hors d’état de nuire (en tous cas, hors d’état d’obéir à tout ordre venant de l’extérieur). Les jeunes gens – ils sont presque tous très jeunes, comme la femme de la salle de surveillance – s’arrêtent de rire et pestent comme des damnés. Puis ils s’interpellent d’un groupe à l’autre. Enfin, certains d’entre eux se décident à aller vers les hélicoptères, sans doute pour avoir l’avis d’un supérieur. 2 regrette de ne pas les avoir arrêtés après être entrés, ils étaient tellement occupés avec leurs engins que ça aurait fait la plus naturelle des diversions. Mais 1 a une autre idée pour faire diversion. On leur a assez répété qu’une bonne diversion, c’est tout simplement faire regarder à la cible ailleurs que là quelque chose va réellement se passer…

Prenant le contrôle des panneaux de lumière de l’immeuble et des lampadaires du parking, 1 et 2 leur font donner un maximum et concentrent tous les rayons de lumière vers un point, quelque part entre les soldats et les hélicoptères. Instinctivement, ils regardent tous dans cette direction. Les Techs font varier lentement le point lumineux, histoire de garder de l’intérêt, prêts à courir vers l’immeuble le plus silencieusement possible. Il leur suffit de faire cinquante mètre en terrain découvert, ensuite ils seront derrière l’immeuble et n’auront qu’à entrer par une fenêtre. Mais ils ont peur tous les deux de se lancer. Encore une concertation et ils concentrent assez d’énergie dans les lampadaires, les uns après les autres, pour faire exploser les ampoules. C’est plus impressionnant que de les éteindre. Puis ils éteignent les panneaux lumineux de l’immeuble. Les soldats sortent des lampes de poches presque immédiatement mais ils commencent à être nerveux. Ils en savent peu sur ce qu’ils sont venu chercher et détruire, juste assez pour se poser des questions en voyant un environnement tech réagir de façon étrange.

A trois on cours, dit 1.

2 l’approuve. Sinon, elle n’aura jamais le courage de se lancer devant le feu ennemi, et elle sait que 1 non plus. Ils comptent en chœur, en chuchotant puisque dans le Réseau compter n’a aucun sens :

« Un…

On perd du temps et on va mourir, pense 1

« Deux…

Ils vont nous repérer et nous tirer dessus, pense 2

« Trois ! »

Sans plus réfléchir, ils s’élancent et filent dans le noir. Leurs cœurs cognent comme s’ils voulaient s’échapper. Conditionnés par des années d’entraînement sportifs, leurs réflexes opèrent parfaitement, même si les graviers entaillent leurs pieds nus – ils s’en aperçoivent à peine. Le rayon d’une des lampes de poches balaie le sol juste à la hauteur de 2. Anticipant son mouvement, elle s’écarte hors de sa trajectoire d’une roulade et reste parfaitement invisible jusqu’à ce qu’elle et son frère arrivent hors de portée des intrus. Ce n’est que là qu’elle se met à trembler de tous ses membres, si violemment qu’elle a l’impression qu’on pourrait l’entendre à des kilomètres. Ses réflexes fonctionnent parfaitement mais elle est passé à deux doigts de son baptême du feu, et ça aucun entraînement ne peut y préparer.

3 perçoit certains matériaux techs dans l’équipement des intrus, mais pas assez pour pouvoir agir à distance. Leurs ennemis connaissent leurs points forts et se sont assez bien protégés. Certains hélicoptères sont posés plus loin et laissés quasiment sans surveillance, ce qui prouve qu’ils n’ont aucun intérêt. Non, tout son instinct lui dit que le professeur Milley est là, prisonnier – lui ne peut pas être mort, elle l’aurait immédiatement su s’il était mort – et qu’il a besoin qu’elle vienne le sauver. Elle vient. Elle ne sait pas comment, mais elle vient.

Elle s’avance dans la lumière des soldats qui immédiatement braquent leurs fusils sur elle. L’un d’eux tire, juste une fois, heureusement la balle manque 3. Elle n’a même pas peur. Elle ne lève pas les bras. Elle ne sait pas comment les éviter mais puisque renoncer est impossible, elle les ignore, investit d’une mission sacrée qui ne peut que bousculer tous les obstacles qui se dressent sur sa route. 3 a été élevée par des scientifiques dans un laboratoire, on lui a parlé de la religion comme d’un phénomène social au même titre que la télévision et l’économie, et elle ne se rend même pas compte que ce qu’elle éprouve est proche de la foi.

Les hommes en face d’elle – surtout des hommes, et surtout des jeunes – lui disent :

« Halte !

_Arrête-toi ! 

_ Plus un geste.»

L’un d’eux s’exclame : « Hé, mais c’est une gamine ! », alors qu’ils s’en sont forcément tous aperçus puisqu’ils ne l’ont pas transformée en passoire dès qu’ils l’ont vue. Plusieurs d’entre eux baissent déjà leurs armes. Ils sont là pour détruire, mais des années d’éducation ont gravé en eux qu’un enfant c’est sacré, surtout une petite fille, même si 3 n’est pas particulièrement mignonne ni touchante. Si à ce moment-là elle avait fondu en larmes, il y en aurait sans doute eu au moins un qui aurait voulu la ramener à la base ou au moins faire quelque chose pour la protéger. C’est l’instinct de l’espèce : on défend les petits.

Au lieu de ça, 3 reste impassible et ses yeux sombres promettent les pires malédictions. Sa simple présence est une menace. La majorités des fusils restent braqués sur elle – et bien peu visent ses jambes.

« Hé petite, d’où tu sors ?

3 ne veut pas leur répondre. Ils sont tous des assassins. Elle s’avance et ils commencent à reculer. Elle les ignore. Personne ne peut l’arrêter, elle va faire ce qui est juste.

Mais la réalité ignore souvent les bonnes intentions. D’abord déconcertés par cette étrange apparition qui n’a pas peur des armes, deux des soldats l’attrapent tout simplement. 3 tente de se débattre, de se défendre, mais l’un d’eux lui a bloqué les bras par une clé solide tandis que l’autre lui a attrapé les jambes, et ils ne leur reste plus qu’à l’emporter devant un supérieur sans plus de difficulté que si c’était un paquet.

« C’est quoi ça ? leur demande un sergent qui s’est approché en entendant les cris et les ordres de 3.

_ On ne sait pas, c’est une gosse, on ne sait pas ce qu’elle fait là.

_ Hum. On m’a dit qu’il y avait des enfants ici, qu’ils s’en servent pour faire leurs foutus expériences. On les délivrera quand on aura fait le ménage, pour le moment mettez celle-là dans un coin et évitez de la toucher, on ne sait pas quelles maladies bizarres ils lui ont collé. »

Les deux kidnappeurs de 3 n’avaient visiblement pas pensé à cette éventualité et n’ont pas l’air ravis, surtout celui que 3 a mordu jusqu’au sang, mais ils obéissent. 3 rue autant qu’elle le peut, tentant de se dégager même rien qu’un peu, brusquement elle ne bouge plus du tout alors qu’ils passent près d’une tourelle d’observation en plastique tech. Une tourelle reliée au Réseau de sécurité lui-même relié au Réseau du laboratoire. Puis elle se remet à se débattre. Ces quelques secondes lui ont suffit à envoyer un message de détresse accompagné de toutes les informations sur ce qu’elle a vu, y compris le massacre de la salle de surveillance.

 

C’est 5 qui remarque en premier le message. Sans un mot elle commence à tirer les tables pour sortir. Elle a glissé une bonne provision de scalpels et d’objets contondants à sa ceinture. Intrigué, 4 regarde le message à son tour et sent toutes ses entrailles brusquement attirées par le sol puis congelées. Ils ont pris sa sœur. Sa première réaction est de rester là, de se cacher le plus loin possible, dans un minuscule trou où personne ne pourra jamais le retrouver et lui faire subir le même sort. La peur l’étouffe. Presque immédiatement elle est suivie par la honte : on n’abandonne pas un des siens. A la limite, les adultes sont sensés prendre soin d’eux-mêmes puisque ce sont eux qui s’occupent de la sécurité de tout le monde. Mais 3 est sa sœur et il ne peut pas l’abandonner entre les mains de gens qui tuent pour de vrai. Des assassins. Ce fait est une excellente raison pour aller sauver 3 et une excellente raison pour se planquer bien à l’abri, et 4 est déchiré entre ces deux sentiments. Une petite pensée lui dit que c’est là qu’on fait la différence entre les gens courageux et les autres.

Les petits devraient rester là, dit-il à 5.

Toi tu viens ?

Bien sûr ! C’est ma sœur ! dit 4. Cette pensée suffit à montrer à 5 toute sa peur et toute sa détermination. Elle l’approuve silencieusement. Elle fait la brave de son coté parce que c’est sa réaction habituelle et qu’elle l’a adoptée sans réfléchir, mais elle a été choquée par la vision des surveillants massacrés et brusquement elle a prit conscience qu’un combat ce n’était pas si simple, que la mort existe vraiment et que c’est une chose horrible. Les émotions de 3 accompagnaient le message et s’ajoutent à celles de 4 et 5. D’une certaine manière, ça leur donne du courage. Ils rappellent aux deux plus jeunes de tout refermer derrière eux et sortent de la salle. 7 ne pleure plus mais reste pelotonnée dans un coin en suçant son pouce, les yeux perdus dans le vague. Pour la première fois, 6 montre de l’inquiétude. Il n’a encore jamais été responsable de lui-même, surtout avec 7 en prime. Il croit que les grands vont tout arranger parce que ce sont ce que les grands font toujours. Mais quand même…

Lui aussi on lui a appris à se battre. Et il sait très bien que c’était parce que ça lui servirait un jour.

 

1 et 2 ouvrent les volets métalliques d’une seule pensée et entrent dans le bâtiment. Ils arrivent dans une pièce plongée dans le noir mais entièrement meublée en matériaux techs, ils devinent sans mal une longue table et des chaises, des fauteuils dans un coin, une petite cuisine, un téléviseur géant. Une pièce agréable, ce qui explique qu’il n’y ai personne : l’heure n’est pas à la détente. Une rafale de mitraillette sur la façade rappelle aux deux Techs qu’il vaut mieux refermer d’urgence la fenêtre, au cas où l’un de ces excités de la gâchette se décide à faire le tour. Puis ils traversent rapidement le salon et entrent dans les couloirs. Il y a très peu de caméras à l’intérieur mais ils arrivent sans trop de mal à trouver où sont réunis tous les humains. Ce sont d’eux que viennent tous les ordres qui parcourent le bâtiment, 1 et 2 n’ont qu’à remonter la piste le long des immenses couloirs et escaliers.

Arrivés devant la porte, ils s’arrêtent. Ils sentent les armes techs à l’intérieur – des armes blanches et des lasers. Une brève concertation – ils n’échangent même pas d’idées, juste deux sensations furtives – et ils frappent à la porte.  Silence. Puis la porte s’ouvre lentement, le canon d’une arme laser est pointé vers eux avant même qu’ils puissent reconnaître celui qui se tient derrière. C’est Herbert Delawney, leur professeur d’art martiaux et stratégie militaire, un homme dur et sévère qui a toujours estimé que les félicitations sont le meilleur moyen de pourrir un gamin prometteur. 1 et 2 lui disent poliment : « Bonjour monsieur. », comme s’ils venaient à leur cours à l’heure habituelle, la réplique leur est venue naturellement quand ils l’ont reconnu. La réaction de Delawney, par contre, est tout sauf habituelle. Il abaisse son arme et se jette à leur cou en répétant : « Les enfants ! Les enfants, vous êtes là ! » Les Techs, très gênés, sentent même des larmes leur mouiller le cou et 2 commence à pleurer aussi. C’est la tension qui se libère, pense-t-elle. Ils serrent leur professeur dans leurs bras, un geste qu’ils n’auraient jamais osé faire en temps normal, mais les temps ne sont plus normaux et ils ont enfin un allié dans la place, même s’ils sont choqués de voir le tout-puissant professeur Delawney se conduire de cette façon. Et de réaliser, pour la première fois, qu’ils sont plus grands que lui.

Rapidement l’homme s’écarte et reprend contenance. Il n’a toujours pas lâché son arme et avec leur fait signe d’entrer. A l’intérieur, les autres humains sont eux aussi soulagés et heureux de voir les Techs arriver, certains parce qu’ils avaient peur que les soldats ne les tuent, d’autres parce qu’ils pensent que les Techs sont les mieux placés pour les sortir de ce guêpier. Dans la majorité des cas ces deux sentiments se mélangent. Ils sont une trentaine, tous réunit dans cet espèce de bunker au sommet de la tour d’où ils peuvent contrôler tout leur bâtiment, mais hélas seulement celui-là, les autres sont protégés par des codes d’accès que leurs assaillants ont changés.

1 demande :

« Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi on est attaqués ?

Les humains échangent des regards entendus et pas très réjouis. 2 propose d’une voix sourde :

_ C’est à cause de nous, c’est ça ? Les Techs humains.

Nouvelle hésitation. Puis Delawney s’éclaircit la gorge et explique :

_ Ils ont entendu parler d’une arme permettant de se faire obéir par tous les matériaux techs, surtout les ordinateurs. Ils trouvent que c’est trop dangereux. Je ne crois pas qu’ils sachent pour… vous spécialement.

_ Quel mal est-ce qu’on peut faire avec les ordinateurs ? demande 1

_ Oh, trois fois rien, juste contrôler le pays ou le détruire, selon ce que vous…

_ C’est absurde ! On est là pour servir et protéger ! On a été créés pour ça !

Un reste d’autorité ressort dans le discours de Delawney :

_ C’est comme ça et on n’y peut rien. Maintenant les mômes, au rapport ! »

Oui, c’est le plus urgent. Maintenant qu’ils ont retrouvé les adultes ils doivent obéir pour les laisser régler la situation. Mais 1 et 2 savent qu’ils n’oublieront jamais les morts de la salle de surveillance. Qu’ils n’oublieront jamais que les gens qui ont des responsabilités peuvent aussi se tromper et mourir. Qu’ils ne suivront plus aveuglément les ordres de ceux qui ont été jugés par d’autres qu’eux qualifiés pour leur en donner.

2 touche un mur – elle n’en a même pas besoin pour se connecter au Réseau de l’immeuble mais ça lui évite de faire un effort supplémentaire – et envoie des images sur un écran de tout ce qu’ils ont traversés, les portes qui se sont refermées en sécurité maximale, eux qui se sont concentrés jusqu’à les ouvrir, les petits qui sont allé en salle E22/54, le massacre, la situation telle qu’ils l’ont vu par les caméras de sécurité, la fuite de 3, ce qu’ils ont fait aux soldats qu’ils ont croisés, leur fuite vers le P6, leur diversion et leur entrée. A la fin, elle se sent épuisée, pas à cause du transfert d’image mais d’avoir revécu et gardé pour elle toutes les émotions de ces moments-là. C’est dur. 1 lui prend la main et lui envoie autant de consolation qu’il le peut, mais c’est dur pour lui aussi et il n’en a pas beaucoup en réserve. Surtout, il faut qu’ils laissent de coté leur peur. Maintenant il faut établir un plan et se préparer à agir.

 

 

 
Par Luma - Publié dans : Les Techs (roman SF)
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Lundi 29 septembre 2008

3 est gardée à l’écart par deux hommes qui râlent d’être mis à l’écart de l’action. On ne l’a pas attachée puisque rien n’était prévu pour ça. Elle est assise sur une caisse posée devant une sorte de camp de base, ses pieds ne touchent pas terre, et en théorie elle se tient tranquille puisqu’elle est dans la ligne de mire de deux armes à feu – elle reconnaît un CAR-15 et un M16. Même si elle se débarrasse d’eux, l’endroit qui l’intéresse est bien gardé et elle ne peut pas tuer pour se dégager un chemin (elle hésite mais jamais le Professeur Milley ne l’accepterait, jamais). Elle pourrait prendre quelqu’un en otage, mais qui ? La vie de ses deux gardiens ne vaut sans doute rien face à celle du Professeur.

L’idée que quelqu’un vienne la sauver et tout arranger ne l’effleure pas. Elle n’a jamais beaucoup cru aux héros et ce qu’elle vient de vivre renforce ses doutes. Le temps passe et elle ne peut rien faire. Les hommes discutent entre eux :

« Tu crois qu’ils ont trouvé ces foutus armes ?

_ Peut-être pas tout de suite, quand même. Elles doivent être bien planquée en dessous.

_ Ouais, avec des sécurités et des machins…

_ Ouais… Plus qu’ici en tous cas ! On est entré comme dans du beurre, ils ont rien vu venir !

_ Ouais, les cons !

_ Putain, j’aimerai bien y retourner…

_ C’est normal, demande 3 sur un ton froid en regardant fixement un point dans leur dos, qu’un énorme canon sorte du sol ? »

Un truc vieux comme le monde. Stupide. Et pourtant, il marche : les deux apprentis soldats se retournent en même temps. 3 bascule rapidement en arrière et reste tapie derrière la caisse. Ses gardiens restent médusés quelques secondes par sa disparition et ça lui suffit à ramper dans le noir vers un paquet de piquets. De simples piquets métalliques qui servent à fixer les tentes. Quand ils la repèrent, elle en a déjà caché deux dans les manches de son pyjama. Furieux, ils l’empoignent, laissant les canons de leurs armes pointer dans une autre direction.

3 a appris à se battre avec tout et dans toutes les situations. En théorie. En pratique elle a toujours eu le chic pour avoir le geste qu’il ne fallait pas au moment qu’il ne fallait pas, alors qu’elle savait élaborer stratégies et techniques les plus ingénieuses. Mais ce que personne ne s’est donné la peine de lui dire, c’est que pendant un combat, quand on a la rage au ventre et que l’adrénaline brûle les veines, tout devient beaucoup plus simple et facile… Les piquets qui glissent dans ses mains paraissent aimantés par les avants-bras des deux hommes, ceux qui tiennent l’arme bien sûr, et 3 a l’impression que ses mains à elle ne lui appartiennent plus, qu’elle savent ce qu’elles font pour la défendre. 3 laisse ses mains tourner les piquets (qui sont un peu aplatis) d’un quart de tour pour faire encore plus mal, puis les retirer. Le premier soldat lâche son arme, pas le second (le piquet a ripé sur l’os et s’est donc moins enfoncé) qui lâche quand même la petite fille sous l’effet de la surprise. 3 sait que maintenant que le premier soldat a lâché son fusil, même blessé, elle ne fera pas le poids contre lui au corps à corps. Il la tient par l’épaule et enfonce les doigts aussi fort que s’il voulait lui transmettre sa douleur. Elle fait le geste auquel il ne s’attend pas : elle se laisse tomber sur le sol, de tout son poids. Surpris, il la laisse lui échapper. Maintenant vite, avant que l’autre ne réagisse aussi, avant que le premier soldat ne décide de l’immobiliser d’un coup de pied – elle sait qu’il peut faire ça – 3 roule sur elle-même et attrape le fusil qu’elle braque sur le soldat encore armé.

Ils restent immobiles, tous, le temps de comprendre ce qui arrive. 3 sent le poids de l’arme sur son bras, elle est encore couchée sur le dos et n’aura pas à se soucier du recul, elle peut le faire, elle a déjà tiré avec une arme pareil, oui elle ne vise pas très bien mais elle est à moins de deux mètre de sa cible elle ne peut pas la rater…

Elle tire. Le fusil du deuxième soldat lui saute de la main. Et un bon morceau de main le suit. 3 braque son arme vers le premier soldat. Elle n’a rien besoin de dire : il met les mains sur sa tête d’un geste spontané tout en écarquillant les yeux. Il est moins terrorisé que stupéfait – c’est comme de voir un caniche dévorer un pitt-bull, et il pense brusquement aux nombreuses petites filles qu’il a embêté étant enfant en se disant rétrospectivement qu’il l’a échappé belle. 3 fait appel à ses souvenirs de cours – elle sait qu’elle ne doit pas laisser l’adrénaline parler pour elle et cogner pour le plaisir de cogner, si elle se rapproche trop ils pourront la réduire en miette, et elle ne doit pas non plus laisser parler la vengeance, pas de meurtre, le Professeur Milley et le Professeur Stones disent que c’est mal de tuer. Elle dit aux deux soldats de se rapprocher et de reculer de deux pas. La distance paraît bonne. Elle se relève. Bien. Maintenant, qu’est-ce qu’elle en fait ?

Elle s’en sert. Ce ne sont pas de très bons otages mais ils peuvent servir. De toutes façons, elle ne peut pas les enfermer ni les tuer. Elle ne sait pas comment les assommer et ce geste lui demanderait de s’approcher trop près pour sa propre sécurité.

 

 6 et 7 sont seuls dans la salle E22/54. 7 dort. Heureusement. 6 aimerait bien être à sa place et avoir encore un aîné pour veiller sur lui, mais peut-être qu’elle sait qu’il ne peut pas faire grand chose pour elle et qu’elle a peur. Peut-être qu’elle fait des cauchemars, la petite 7. Elle est petite mais elle n’est pas bête.

6 bricole. L’heure est grave et rien ne va plus. Il y a dans la salle beaucoup d’objets plus ou moins étranges qui servaient pour les expériences, les séances de jeu dirigée comme les appelait Bessie. De tous les expérimentateurs, Bessie est sa préférée (avec le professeur Milley, bien sûr, 6 adore quand c’est le professeur Milley qui vient le faire jouer) et il aimerait bien qu’elle soit là. Elle s’intéresse beaucoup à ses constructions. Que ce soit avec des jouets créés pour être emboîtés les uns avec les autres ou avec des objets qu’on a eu le malheur de laisser traîner à sa portée, 6 fabrique des sculptures avec des formes extraordinaires, les plus compliquées, les plus hautes et les plus solides possibles. Ça l’amuse. Et surtout 6 arrive à s’arrêter de penser quand il est plongé dans une construction, plus rien n’existe autour de lui, alors il construit une belle tour en dévissant les pieds des chaises et en les revissant entre eux. La tour grandit, grandit, elle le dépasse bientôt, mais ça ne suffit pas. Rien ne va et il le sait. Et pourtant il aimerait que Bessie la voit. Et il aimerait que 2 soit là, et 3 aussi, et les professeurs, et les surveillants, et tous ceux qui les ont abandonnés.

6 récupère dans les casiers des tables deux casse-têtes. Il n’a jamais réussi à les faire tout seul et a refusé que les grands lui donnent la solution. Il s’y attaque. Pour le moment, il préfère ne pas dormir. Peut-être que finalement il a un peu peur, peur pour les autres, peur pour la stabilité son univers – mais c’est tellement absurde de penser que le Labo puisse être détruit, que les autres puissent disparaître, que cette idée ne l’effleure même pas.

Il s’arrête un instant regarder sa sœur qui dort. Il l’aime et il sait qu’elle est fragile. Fragile mais éternelle. Il se souvient d’elle toute petite, elle a changé, elle a grandi, mais elle est éternelle. C’est une évidence. Les gens qu’on aime reste pour toujours avec soi.

 

4 et 5 ont atteint l’une des sorties. Plus précisément, 4 a attrapé 5 par le col de son pyjama avant qu’elle ne franchisse la porte et l’a forcée à rester avec lui derrière le comptoir du gardien. Le couloir est trop sombre pour que les enfants s’aperçoivent qu’ils ont marché sur une tâche de sang, ils savent juste qu’il n’y pas de gardien là où il devrait y en avoir un et qu’ils peuvent se cacher grâce à ça. Pour le moment ils essayent de parer au plus urgent, c’est à dire trouver un plan.

Ils ont calculé que 1 et 2 ont trouvé le message de détresse de 3 depuis le temps. 4 estime qu’il faut leur demander quoi faire, 5 pense qu’il vaut mieux se passer d’une autorisation que de toutes façons ils ne leur donneront jamais et agir eux-même. 4 insiste. Il a très peur. Si 1 et 2 lui disaient qu’ils se chargent de tout et qu’ils sont en train de sauver leur sœur, il serait ravi de retourner le plus vite possible s’enfermer bien à l’abri dans la salle. Il se demande si 5 réalise pleinement que tout ça est réel, qu’ils peuvent se prendre une balle et mourir. Bien sûr, il sait que les balles ne sont pas toujours mortelles, mais ça il le sait parce qu’on lui a expliqué qu’elles peuvent toucher des organes non vitaux. Il a écouté sans y prêter une grande attention. Ce qui est gravé au fond de son cœur, c’est que les armes à feu ont été inventée pour tuer, que les enfants ont appris à s’en servir en visant les points vitaux de leurs cibles, et que c’est aussi comme ça que les soldats ont appris à s’en servir. Ils vont viser la tête et le cœur. Et 4 n’a pas envie de mourir.

5 sait ce qu’il se passe, elle sait que les balles tuent, elle réalise parfaitement le danger qu’ils courent, et ne comprend pas que 4 ne soit pas fou de colère comme elle l’est elle-même. Non seulement ces sales intrus ont osé venir chez eux, non seulement ils détruisent leur maison, non seulement ils ont tués des membres de leur famille, mais en plus ils pourraient faire du mal à leur sœur ! La haine de 5 a brûlé toute sa peur. Elle veut lancer l’assaut et tout de suite, scalpel au poing.

4 ne pense pas tout de suite à utiliser les caméras de sécurité pour repérer les intrus. Il sursaute en entendant un bruit de coup – mais ce n’est que 5 qui a frappé le mur du poing pour donner plus de force à ses propos, comme si ses yeux de démente et l’ouragan de ses émotions ne suffisaient pas. La lassitude envahit 4, l’idée que quoi qu’il fasse il n’arrivera jamais à la calmer ni à la protéger ni à se protéger ni à rien… Un sentiment triste et pénible et il ne peut même pas aller pleurnicher dans des bras consolateurs. L’heure est grave.

Quand il faut y aller…

Ils allaient sortir et probablement commettre la plus grosse et la dernière erreur de leur vie. Finalement ce n’est pas la peine. Tout un groupe de soldats est entré pour fouiller davantage le bâtiment. L’un d’entre eux a repéré les gamins et les menace de son arme. D’autre sont venus en renfort. Pas plus compliqué que ça.

Et ils rient et ils ont pitié, les assassins, ils se demandent ce que des enfants font ici, ils ne savent pas que la fin du monde est là et que c’est eux qui l’ont apporté. Ils ne savent pas que 5 est folle de rage.

Elle hurle et lance le scalpel. Normalement il n’aurait jamais dû atteindre sa cible… normalement il n’aurait jamais dû faire plus de dégât qu’une petite coupure comme les hommes en ont parfois en se rasant…

Mais le scalpel est en alliance tech. Il est guidé par la volonté d’acier de la fillette, droit vers la cible, vers le point faible, la gorge offerte aux coups. Le soldat a des boutons et de grands yeux noirs qu’il écarquille démesurément quand il sent la blessure. L’arme poursuit sa route en tournoyant comme une étoile avant de se planter profondément dans le mur – personne n’y prête attention. L’homme meurt. L’un des autres le rattrape avant qu’il ne s’écroule – il y a du sang partout, une rivière coule de son cou et gicle une pluie de goutelettes, le soldat qui aide a lui aussi du sang sur lui, il est choqué et stupéfait, la mort c’était pour les autres, pas pour eux, ils étaient intouchables, invincibles... Tous sont terrorisés. 5 est pétrifiée. Des murmures horrifiés parcourent la troupe « c’est eux… ils sont pas normaux… ils l’ont buté comme ça ! Ils l’ont buté ! »

Les fusils sont toujours pointés sur eux quand 4 prend les choses en main. C’est étrange, pense-t-il, quand tout ressemble à un rêve c’est facile d’agir comme dans un rêve…

Il prend son scalpel et en menace les soldats. Ils ont peur et vont tirer. Leur chef leur fait signe de ne pas bouger pour l’instant. 5 ne bouge pas et 4 le comprend très bien.

Le chef lui dit : « Toi le môme, tu ne joue pas au con ou on va te coller tellement de balles dans la peau que même ta maman ne te reconnaîtra pas. »

4 le regarde droit dans les yeux.

Un long, un stupide rêve.

Il met sa main bien à plat. Et quand l’homme s’avance (à pas de loup) pour prendre l’arme, 4 se concentre et il fait flotter la lame au-dessus de sa main. Il la fait pointer vers le chef. Qui s’arrête aussi net que si on l’avait menacé d’un bazooka. 4 le regarde toujours. L’homme dit :

« Bordel, mais tu es qui toi ?

_ 4, répond obligeamment 4. 

Après un léger temps de réflexion, il ajoute :

_ Et je n’ai pas de maman. »

Il fait frémir la lame. Ils n’ont pas besoin de savoir qu’il serait incapable de la lancer comme 5 l’a fait. Il attrape sa sœur par le bras et elle se laisse faire docilement. Ils s’écartent.

Un très long, un très stupide rêve. 4 avance en flottant. Il est trop terrifié pour avoir réellement peur. Il ne savait même pas que ça pouvait arriver.

C’est 5 qui referme la porte brusquement derrière eux, et elle a raison puisque les soldats se sont mis à tirer en voyant leur dos. Ils courent. Si elle n’avait pas pris l’initiative de la porte il aurait cru qu’il était en train de tirer une poupée, elle est totalement passive au bout de son bras. Elle est – 4 cherche dans ses souvenirs – en état de choc, quelque chose comme ça, et 4 pense qu’il y a de quoi, largement de quoi. Elle doit penser au garçon aux yeux noirs. Elle ne fera rien de bon tant qu’elle y pensera et 4 a désespérément besoin de son aide, ils ne peuvent même plus retourner en arrière maintenant.

4 se retourne vers sa sœur et la gifle. Elle lui jette une fraction de seconde un regard de noyée, puis elle se casse en deux et vomit. Elle pleure aussi. Il n’y a personne pour le moment et 4 guette par les caméras pour fuir encore quand d’autres arriveront, mais au moins il n’y a personne, elle peut pleurer tranquille. Et il se dit qu’elle le mérite. La 5ème Tech vient de tuer un être humain à l’âge de huit ans, record battu, bravo. Tout ce qu’il ne fallait pas faire. Tout ce qu’on leur a dit de ne surtout pas faire. Pendant qu’elle reste à terre, 4 déteste sa sœur, il lui en veut comme jamais encore il n’en a voulu à qui que ce soit, comme si c’était elle la cause de tout, elle qui avait inventé ce message de détresse pour sortir et utiliser son maudit scalpel, elle qui voulait se battre, elle qui a provoqué les combats, l’invasion, tout !

Bien sûr elle le sent. Elle lui envoie une pensée – fragile comme un souffle : Pardon.

4 a honte alors. Une honte presque aussi violente que la culpabilité de 5. Elle leur a sauvé la vie, ils allaient sauver leur sœur et 5 leur a sauvé la vie à tous les deux. Il décide que personne ne doit jamais la condamner pour ça.

Il lui dit : On ne racontera jamais ça à personne.

Jamais ?

Juré. C’est notre secret à tous les deux.

Et voilà. Rien ne s’est passé. Personne ne saura. Ils n’ont plus qu’à l’enfouir au fond de leur mémoire et continuer ce jeu trop dangereux pour des enfants.

 

1 et 2 entrent facilement dans le système des autres bâtiments P, ils n’ont même jamais connu une telle force, une telle fluidité lorsque leur esprit nage dans l’or du Réseau. Ils en prennent le contrôle les uns après les autres. Pour les humains, c’est instantané et ils poussent des hourras. Enfin, certains. D’autres regardent bizarrement "les enfants" et détournent les yeux très vite. 1 et 2 n’y prêtent pas attention. Ils ont lu le message de détresse de 3 et là ça devient urgent de se sortir d’ici – se sortir de leur maison, leur chez-eux, pour toujours, toujours… Tous les bâtiments P sont verrouillés les uns après les autres, les intrus sont enfermés (au moins pour une heure ou deux, le temps qu’ils arrivent à défoncer les portes ou les fenêtres).

Par contre, les scientifiques veulent qu’ils chassent tous les soldats du labo avant de le verrouiller : il y a là-dedans des secrets trop précieux pour qu’on les laisse à la portée de n’importe qui…

« Mais comment vous voulez qu’on fasse ça ?

_ Ils sont sur votre territoire, vous n’avez qu’à… heu… faire ce que vous faites d’habitude, leur dit Delawney, embarrassé.

_ Tout est mécanique ! On doit passer par le Réseau de sécurité pour qu’il transmette les ordres, c’est déjà lent et dur quand on est dedans, mais là on est beaucoup trop loin !

_ Si on est trop loin, comment ça se fait qu’on ai les images ?

_ Les caméras c’est facile ! Le contrôle du système c’est dur ! Et à cette distance c’est impossible.

_ Débrouillez-vous ! »

Celui qui a lancé cette dernière phrase est un gardien de jour, dont le travail consistait à patrouiller sur tout le territoire du laboratoire arme au poing. C’est le seul pour le moment à avoir une arme non-tech. Sa façon de la tenir et de regarder les gens fait penser à un ancien militaire, ce qui expliquerait qu’il tienne leurs envahisseurs pour « une belle bande de comiques » et qu’il estime que donner un ordre peut pousser les gens à faire des miracles. Si ce qu’il leur avait demandé exigeait simplement un effort de concentration ou une stratégie ingénieuse, il aurait été obéi. Mais là non, impossible.

« De toutes façons, rappelle 2, il faut qu’on aille chercher 3 et les professeurs. Et les petits. On prend tout le monde et on s’en va, on ne peut pas gagner contre eux !

_ Les informations du laboratoire sont le plus important.

Les deux Techs se retournent vers la femme qui a parlé. Ils la connaissent mal, elle travaille ici à analyser les données qu’on tire encore d’eux, mais elle est rarement en contact avec eux directement. Elle s’appelle Miranda Tizzi, elle est plutôt âgée et a le regard si froid qu’on dirait qu’elle ne ressent rien et n’a jamais rien ressentit de sa vie.

2 résume leur pensée commune en persiflant :

_ Plus important que la vie d’êtres humains, vous voulez dire ?

Tizzi s’approche et lui sourit. Ce n’est pas un sourire agréable.

_ 2, nous avons tous renoncés à notre vie depuis belle lurette pour travailler dans ce trou perdu où tout le monde nous croit morts, nous avons laissé derrière nous nos familles, nos amis, nos carrières, pour récolter des informations sur la toute première espèce humaine artificielle. Et oui, c’est plus important que quelque vies humaines. La mienne compris. »

2 se retient de ne pas la gifler. Elle donnerait n’importe quoi pour la faire taire. Les Techs sont nés dans le Laboratoire, les professeurs Milley et Stones les ont créés et ont veillés sur eux comme des parents, tous les membres du laboratoire s’occupaient d’eux comme leur propre famille, ils les aimaient forcément. Pour tous ces gens qu’ils appelaient par leurs prénoms, à qui ils racontaient leurs rêves et leurs peurs, avec qui ils jouaient, qui leur disaient d’être courageux devant les piqûres, qui leur apprenaient les mathématiques et les rapports sociaux, Bessie qui leur donnait du chocolat en douce et Mike qui leur a appris à jouer au poker, et tout le monde qui était gentil avec eux, pendant toute la vie, ça n’était pas un mensonge.

Ça ne pouvait pas être un mensonge.

En devenant adultes, 1 a ressenti cette peur, 2 aussi, et ils savent que 3 est en train de se poser la question, l’horrible question : est-qu’on les aime pour eux, ou est-ce qu’on veille à ce que les si précieux nouveaux humains grandissent dans un cadre épanouissant, comme on met un faux soleil et une fausse pluie à une plante poussant à l’intérieur ? Les Techs ont tous appris que les humains ont besoin d’une famille et d’un groupe d’appartenance pour grandir sainement. Alors voilà. On les a entouré d’affection parce que c’était un sacrifice au nom de la science.

C’est une autre femme – Rasdanic, Jessica Rasdanic, qui s’occupait des repas et apprenait des comptines de son enfance aux plus petits – qui fait taire Tizzi en disant :

« Bien sûr qu’il faut les sauver et on va les sauver ! Nous, les adultes. Vous êtes les seuls à pouvoir vous occuper du Laboratoire, donc on vous confie cette tâche. Allez, les enfants. On va y arriver. »

C’est tout simple et 1 et 2 approuve, parce qu’on leur a parlé comme ça toute leur vie et que c’est ainsi que les choses fonctionnent. Ils se disent que de toutes façons, savoir pourquoi réellement tout le monde s’occupait d’eux n’a pas tellement d’importance. Ils s’occupent d’eux, point. En ce moment, ça n’a même aucune importance du tout. Les gens commandent et les Techs obéissent, parce que les gens leur apprennent comment faire. Sauf les morts de la salle de surveillance… eux n’avaient rien à leur apprendre sur la façon de se défendre devant des soldats armés. On ne peut pas suivre aveuglément toute sa vie. 1 et 2 obéissent mais décident de garder les yeux ouverts… le moment venu ils prendront leurs décisions eux-même.

 

3 détient le pouvoir de vie et de mort sur ces deux ennemis. Elle devrait se sentir mieux que lorsqu’elle était en leur pouvoir. Et pourtant non, la responsabilité qu’elle a maintenant sur les épaules lui donne l’impression horrible et tenace de faire la plus monstrueuse bêtise de toute sa vie, une bêtise qu’elle paiera au prix le plus fort.

Elle interroge ses anciens geôliers :

« Où sont les Professeurs Milley et Stones ?

Les deux hommes se regardent. Celui qui a encore ses deux mains crache par terre, l’autre se contente de la regarder d’un air haineux. Aucun des deux ne répond.

3 tire un coup en l’air – à quelque centimètres au-dessus de la tête du premier. Elle ressemble à n’importe quelle petite fille réveillée en pleine nuit par un cauchemar. Elle ne montre ni colère ni peur, juste de l’angoisse et de la fatigue, beaucoup trop de fatigue pour quelqu’un de son âge. La nuit empêche de voir son regard totalement inflexible. Aucun des deux hommes ne réalise que c’est justement parce qu’elle paraît trop normale pour une situation pareille que 3 n’est pas normale.

Elle demande encore d’une voix neutre et polie :

_ Où sont-ils ?

_ Ecoute petite, il y a tous nos copains dans le coin qui ne vont pas tarder à venir te prendre ton jouet, alors tu ferais mieux de le poser gentiment avant de te prendre une balle.

_ Je veux savoir où ils sont. Le reste je m’en fiche.

C’est vrai. Pour le moment en tous cas, 3 se fiche du reste. Ses prisonniers ne sont pas prêts à collaborer, alors elle leur dit d’avancer et les suit, le fusil braqué vers leurs jambes. Elle ne sait pas exactement où elle va. Vers la lumière et les groupes, en gros. Son instinct lui dit que des gens aussi important que les professeurs sont forcément gardés là où ce sera le plus dur de les délivrer.

Au bout de quelques pas, celui qui est blessé à la main dit :

_ Je pisse le sang, si on continue je vais crever.

3 réfléchit quelques secondes, puis répond :

_ Faites-vous un garrot avec votre ceinture.

_ Mais ma putain de main va crever !

_ Je crois bien que c’est elle ou vous. Désolée.

Silence choqué de l’homme. 3 n’est pas désolée pour la main, en fait, elle est contente de s’être sauvée par ses propres moyens et est sûre que personne ne lui fera aucun reproche pour une simple main. En fait, elle n’est pas désolée du tout. Le petit mot est sorti tout seul, un réflexe d’éducation, comme le vouvoiement. C’est drôle, elle aurait juré que les combattants utilisaient un langage spécial entre eux, quelque chose qui exprime le fait qu’ils se détestent au point de se tuer, des injures entre chaque mot, quelque chose comme ça. Apparemment non. Enfin, il n’y a pas de règles à la guerre, il ne doit pas y en avoir pour ça non plus.

Le soldat a pris un gros élastique dans sa poche et l’a mis autour de son poignet. Pas ce qu’il y a de mieux pour faire un garrot, mais il ne mourra pas, enfin pas tout de suite, et ce qu’il va bien pouvoir faire de ce qu’il lui reste de main sera forcément mieux que de prendre des armes à feu pour aller tuer des gens qui n’ont rien demandé à personne.

 

5 se redresse et 4 a peur qu’elle soit à nouveau prête à combattre comme si rien ne s’était passé.

3 est là ! dit-elle à 4 en lui désignant l’une des caméras. Il se hisse péniblement jusqu’aux images dans le mince fil tech qui les relient à leur Réseau et découvre 3 et ses deux otages. Jamais il n’aurait cru ça d’elle. De 1, peut-être, de 2, sûrement, voir même de 5… mais pas de 3 la si obéissante.

Même 5 est incapable de lui envoyer un message, ils sont trop loin. 4 dit : on devrait rentrer dans la salle, elle est hors de danger maintenant.

NON ! dit 5, qui reprend en essayant d’adoucir la force de ses pensées, non, on ne peut pas la laisser tomber. C’est notre sœur. Elle va se faire tirer dessus…

Il faut qu’on s’enfuie tous ensemble pense 4 à l’unisson avec sa sœur. Tous ensemble, y compris les professeurs, les docteurs, les surveillants, les gardiens, tout le monde. Le labo tout entier s’ils le peuvent.

5 se rapproche d’un fil de Réseau et plaque sa main dessus. Sa démarche est redevenue fière et conquérante. 4 se demande si on verra quelque chose, si le meurtre qu’elle a commis se verra d’une manière ou d’une autre dans son attitude, sur son visage – ou dans son regard. Il met sa main sur celle de 5 pour qu’ils unissent la vitesse de leurs esprits et arrivent à entrer en contact avec leurs aînés pour leur poser la traditionnelle question : qu’est-ce qu’on doit faire ?

 

1 entend le message de 4 et de 5 et suit le fil conducteur qu’ils ont laissé dans le Réseau jusqu’aux caméras éloignées des bois. Le spectacle de 3 tenant en respect deux soldats le laisse sans voix. Quoique moins que le fait indéniable qu’elle et son chargement se dirige tout droit vers le groupe de soldats le plus important et qu’elle va forcément se faire trouer la peau avant même d’avoir eu le temps de dire "les mains en l’air !". Au cas peu probable où elle pense à sortir ce genre de réplique. 3 n’a jamais eu le sens de la répartie.

Elle est devenue folle, pense 1, le choc l’a rendue folle, complètement folle…

Folle de douleur, précise 2 qui en remarquant son désarroi a suivi son esprit jusqu’aux fameuse caméras, et a deviné – ou lu ? – les pensées de son frère. 3 était la plus tranquille et la plus sage de tous les Techs, tout simplement pour faire plaisir aux professeurs, surtout le professeur Milley. Maintenant qu’il a disparu, elle est capable de n’importe quoi.

2 explique rapidement aux humains :

« 3 a un fusil et tient deux soldats en otage zone F3/32-35. Elle va vers l’héliport en passant par les arbres, derrière le E2. Il y a encore une vingtaine de soldats là-bas et ils ont une grosse réserve d’arme. 4 et 5 sont sortis et caché devant le E2, pour le moment il n’y a personne près d’eux. Alors maintenant, on fait quoi ? »

Les humains parlent tous en même temps, plusieurs plans émergent sans dominer : il n’y  a pas de haut responsable dans le groupe et chacun cherche à s’imposer aux autres.

Génial, pense 1, on va suivre l’idée de celui qui parle le plus fort…

On n’a qu’à décider tous les deux, propose 2 d’un ton assuré. Ils sont venus nous tuer parce qu’ils ont peur de nous. On va leur montrer qu’ils ont raison d’avoir peur.

Il va falloir tirer, nous aussi. Je ne veux pas.

Il faut récupérer les petits et s’enfuir.

Et pour les professeurs ? Et pour le laboratoire ?

On s’occupera du laboratoire en allant chercher les petits. Je ne sais pas quoi faire pour les professeurs.

Ligman n’arrête pas de parler de partir à l’attaque. Je crois que Tizzi le suivrai. Et peut-être d’autres.

Les professeurs ne le voudraient pas.

Le directeur le voudrait.

Oui, mais on s’en fiche de ce type, ce n’est qu’un stupide pantin qui est là pour surveiller que tout se passe bien.

Il n’a pas été efficace.

Peut-être que c’est lui qui nous a trahi.

On cherchera les responsables plus tard.

Oui. Je n’ai pas trouvé de traces des professeurs.

Mais on n’a pas vu leurs corps non plus.

On peut laisser les humains se battre et les sauver puisqu’ils en ont tellement envie. Que les humains sauvent les humains, nous on se débrouillera avec les nôtres.

C’est une idée horrible !

Ne me dit pas que tu n’y as pas pensé !

Je ne sais plus… nous sommes trop proches.

1 reprend ses esprits. C’est une image qui convient bien. Transmettre directement est très efficace pour trouver des solutions concrètes à des problèmes concrets, mais mieux vaut ne pas échanger des idées ou des émotions si on ne veut pas se perdre en route et ne plus savoir ce qui vient de l’un et ce qui vient de l’autre.

Des solutions concrètes à des problèmes concrets…

Il nous faut un véhicule pour quitter l’île, reprend 2, et autre chose pour aller chercher les enfants. On verrouillera le labo si on a le temps d’aller à côté.

Pourquoi autre chose ? On n’a qu’à prendre un hélicoptère.

Un des leurs ?

Il y a en deux dans les bois qui ne sont pas gardés. On y va et on les prend. On va récupérer 3 de gré ou de force. On dit aux petits où nous rejoindre. On ferme le laboratoire.

S’ils ne nous envoient pas une roquette sur l’hélico.

Sur leur propre hélico ?

Exact. Et pour les humains ?

On aura la place. On leur dit que c’est ça ou rien, que nous les Techs on refuse de tuer. Il faut qu’on leur redise. On dirait qu’ils s’en fichent. Et pour les professeurs ?

Je ne sais pas.

Moi non plus.

Merde.

Pareil.

Les deux Techs émergent de leur discussion sans que les humains réalisent qu’ils l’ont tenue. 2 leur explique – elle sait parler aux gens :

« 1 et moi on a besoin de quelques personnes rapides et discrètes pour aller chercher un hélicoptère. Ensuite on va chercher les petits avant qu’ils fassent une bêtise, on ferme le Labo, on revient chercher les autres et on part tous de l’île. »

Pendant quelques secondes 1 se demande où 2 a appris à parler avec cette autorité – le menton haut, la voix forte et claire, tout y est – puis il réalise qu’elle imite le professeur Stones, tout simplement. Bien joué.

Le temps que les protestations et les contrordres se calment en face, 1 a déjà envoyé leur plan à 4 et 5 en leur demandant d’essayer d’arrêter 3 – par le Réseau tech seulement, pas question qu’ils prennent des risques – et d’aller chercher 6 et 7. Finalement Delawney et le gardien de jour belliqueux (Ligman) les accompagnent. Alors qu’ils quittent la pièce, Tizzi plante violemment ses ongles dans le bras de 2 et lui dit d’une voix grave : « Le laboratoire est plus important que toutes nos vies. Ne l’oublie pas. » 2 tente de ne pas montrer son dégoût et sa haine, elle arrache son bras à la serre de cette harpie et sort sans un mot.

 

Par Luma - Publié dans : Les Techs (roman SF)
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Lundi 29 septembre 2008

Arrêter 3. Une mission vitale et simple qu’ils sont les seuls à pouvoir remplir. Mais est-ce qu’ils en seront capables pour autant ? 4 et 5 ont bien sûr tenté de joindre 3 mais elle refuse d’envoyer son esprit dans le Réseau, il faudrait un contact direct pour la forcer. Ou que 3 touche une forte source d’énergie tech avec laquelle eux sont en contact. Ce qui se produira après qu’elle soit en vue des soldats. Elle a déjà évité trois d’entre eux par miracle.

Ça va mal.

Avec toi, 6 et 7, je devrais avoir assez d’énergie pour l’atteindre dit 5.

Ils sont trop petits répond machinalement 4. Puis il réfléchit. Après tout, leurs énergies mentales ont suffit à faire la différence lors de l’évasion, non ?

D’accord, dit-il, on y va. Heu, tu n’es pas trop fatiguée après tout ça ?

T’inquiète. J’y arriverai.

Est-ce qu’elle dit qu’elle aura assez de force pour y arriver ou qu’elle donnera toute son énergie, jusqu’à s’évanouir s’il le faut, pour y arriver ? Sa pensée n’exprime que sa résolution farouche. De toutes façons ils n’ont pas le choix.

Il y a des soldats entre la salle E22/54 et la sortie, mais les petits peuvent aller jusqu’à la E22/3 et sortir par la fenêtre sans rencontrer personne (et 4 regrette amèrement de ne pas y avoir pensé avant, ça aurait évité… tout le reste). C’est 5 qui les appelle et leur dit par où passer. 4 garde le peu de force qu’il lui reste, après son numéro avec le scalpel il a l’impression d’avoir soulevé un parpaing avec la cervelle. Ils attendent près de la fenêtre qu’ils arrivent. 6 et 7 se donnent la main et c’est 7 qui court devant et tire son frère avec impatience. 6 est calme. Soulagé. Et calme. Un brave petit bonhomme.

Ils sortent par la fenêtre et sautent l’un après l’autre dans les bras de 4. Ils restent quelques instants immobiles – un lourd bruit de bottes se rapproche, mais d’après les caméras les intrus vont dans une autre direction – et vont autour d’une borne d’énergie tech qui sert d’habitude à recharger les appareils électroniques tech.

7 demande : on va où maintenant ?

On va appeler 3 tous ensembles, répond 4.

Et 1 et 2 ? Et les professeurs ?

6 n’a rien demandé mais lui aussi est très attentif à la réponse. Son regard habituellement vague et perdu s’est planté droit dans les yeux de 4 et celui-ci se dit qu’il a plutôt intérêt à ne pas mentir. 5 lui sauve la mise en les pressant tous : Vite ! On doit s’occuper de 3 tout de suite !

Sans un mot ils se mettent à l’ouvrage. 6 et 7 n’aiment pas trop ce genre d’exercice, surtout deux fois de suite, surtout à une heure où ils devraient être couchés et surtout sans les prières et encouragement d’usage de toute l’équipe. Mais ils savent très bien que ce n’est pas le moment de se plaindre ni de désobéir. L’urgence de la situation leur a été directement injecté sous le crâne.

5 prépare une flèche droite qui part de l’objet tech le plus proche de 3 et se tend vers l’esprit de sa sœur, un bloc gris et inexpressif vu de l’extérieur. 6 et 7 tendent à leur tour leur esprit et suivent la flèche le plus loin possible, tandis que 4 renforce le tout et veille à ce que les plus jeunes ne s’éparpillent pas dans le Réseau sous l’effort qu’on leur demande. 5 s’avance encore un peu. Et encore un peu. 3 s’éloigne plus vite que sa sœur n’avance. Elle est en train de sortir du couvert des arbres.

Encore un peu…

 

3 n’est pas aussi suicidaire qu’elle en a l’air et a pris soin de faire le tour du bâtiment bien cachée par l’obscurité. Elle s’est du coup rapprochée de ses deux prisonniers qui n’osent pas appeler les autres à leur secours et qui peinent sur les cailloux et les racines traîtreusement cachés dans le noir. Le blessé, surtout, a l’air assez mal en point, il faut l’admettre. 3 l’admet – et ça ne lui fait ni chaud ni froid. Elle avance.

D’abord elle ne s’aperçoit même pas que quelqu’un cherche à entrer dans ses pensées. Puis le grattement se fait insistant. Elle pense que se sont les deux plus grands qui cherchent à la retenir et la faire abandonner et elle repousse l’autre. En tous cas elle le tente. Son esprit est une tour ouverte sur le monde réel, les minces fils d’or du Réseau le caresse mais tant qu’elle n’en a pas décidé autrement ils ne font que se heurter à ses murailles mentales. Par contre, à partir du moment où 3 a décidé de repousser ces fils, elle est bien obligée d’ouvrir une brèche pour faire passer un coup de poing mental. 5 saisit l’occasion et entre en contact avec sa sœur, étendant un filet dans la brèche trop vite pour que 3 puisse la repousser partout, et instantanément lui transmet l’ordre de les rejoindre au plus vite pour qu’ils puissent s’enfuir tous ensembles. Quoique ce soit davantage un hurlement qu’un ordre – un cri de détresse, une émotion surpuissante dans un esprit épuisé. 3 se raccroche à 5 avant que la fillette ne se retire et lui demande ce qu’ils vont faire pour les Professeurs qui sont forcément là prisonniers quelque part. 5 ne peut plus répondre que par des images floues noyée dans le sentiment d’urgence. Puis elle repart. Elle a donné jusqu’à l’extrême limite de sa force.

Tout ça n’a eu aucune durée dans le monde matériel. 3 se demande ce qu’elle va faire, déchirée entre sa loyauté envers ses parents et celle envers ses frères et sœurs – les siens, les seuls êtres existants de son espèce. Mais le Professeur Milley répète souvent que les plus grands doivent s’occuper des plus petits. Il faut qu’elle y aille. Il approuverait ce choix.

« Avancez ! » ordonne-t-elle une dernière fois aux soldats, toujours d’une voix terriblement neutre. Leur souffle rauque et le bruit de leurs pieds dans les plantes et les pierres leur masquent depuis le début le bruit de ses pas à elle. Quand enfin ils arrivent à la lisière des arbres, ils attendent un vain un ordre. Celui qui a toujours ses deux mains jette un coup d’œil timide derrière lui. Personne. La petite fille s’est éclipsée dans leur dos.

 

Le petit groupe sort de l’immeuble P6 par la fenêtre. Delawney a un peu de mal à marcher dans le noir mais suit bien le rythme du groupe. Ligman a sortit de son attirail des lunettes infra-rouge. 1 et 2 voient par l’œil des caméras et guident les deux humains sur l’itinéraire le plus sûr. Sans le souci qu’ils se font pour leur sœur, l’expédition aurait été une vraie promenade.

Ils montent à bord. Ligman fait un geste vers les commandes mais 1 l’a déjà devancé. « On sait piloter ça. » disent les deux Techs dans un unisson parfait qui fait froid dans le dos. Ils le savent très bien et évitent d’habitude de le faire. Aujourd’hui, faire froid dans le dos de qui ce que soit est le cadet de leurs soucis. Ils décollent. En un clin d’œil ils sont au-dessus du bâtiment E2 à coté duquel ils se posent. La radio de l’hélicoptère grésille : quelques chefs leurs demandent des comptes. Ligman prend le poste et répond d’une voix brouillée :

« Obéissons à ordre prioritaire.

_ Quel ordre ? Pourquoi vous déplacez-vous ?

_ Ordre prioritaire, continuez votre mission, on nous en a confié une autre.

_ Qui ça ? Heltran ?

_ Ordre prioritaire, n’entravez pas notre mission. Terminé. »

Ligman raccroche avec un ricanement méprisant. Une belle bande de comique, il y a pas à dire. Ils ont même un nom sur lequel se renseigner une fois sortis de ce guêpier.

6 et 7 sautent dans l’hélicoptère et courent dans les bras de 1 et 2. 3, 4 et 5 montent à leur tour. On peut sentir de loin l’hostilité et la désapprobation de 3, mais au moins elle est là. 5 est à moitié évanouie et soutenue par elle et par 4. Ligman demande : « Qu’est-ce qu’elle a ? »

« Migraines » répond sombrement 2, et l’homme n’insiste pas. Les enfants allongent 5 de leur mieux sur le sol de l’hélicoptère. 1 leur annonce : Vous restez tous là avec Mr Delawney et Ligman, on va fermer le laboratoire et on revient.

On peut vous aider propose 4 pourtant épuisé. Tout ce qu’il veut c’est que tout ça soit fini et que ça s’arrête. 2 sonde rapidement les enfants, aucun d’entre eux n’est en état de les aider mentalement, à part 3 qui est imprévisible pour le moment. Elle préfère y aller seule avec 1.

Ils s’élancent. La porte de l’engin se referme silencieusement derrière eux. Tant qu’ils ne tirent pas sur leur propre hélicoptère, on a une chance de s’en sortir, pense-t-elle.

Entrer dans le bâtiment par une fenêtre et éviter les soldats qui se font de plus en plus rares dans les couloirs, c’est facile. Trouver un point d’appui pour tous les chasser et verrouiller le laboratoire proprement dit (auquel ils sont reliés mais encore d’assez loin), c’est beaucoup plus délicat. Il faut qu’on parte de la salle de surveillance, tous les programmes sont transformés en codes binaires là-bas, dit 2. Normalement, ils n’ont aucun mal à s’y rendre en passant par les tunnels qui relient tous les bâtiments. Ils courent le plus silencieusement possible dans le noir. Mais plus ils se rapprochent, plus ils ralentissent. Pas besoin de se concerter. Ils savent qu’ils éprouvent exactement le même sentiment.

C’est là qu’il y a les morts.

Abandonner le laboratoire en laissant les morts dedans, c’est quelque chose de… sacrilège.

Mais les scientifiques ont fait tellement de sacrifices pour les secrets du laboratoire qu’ils les jugent plus important que leurs vies.

Les morts seront les gardiens du tombeau du savoir pense sinistrement 2 sans savoir pourquoi. Cette idée la rassure un peu. Le monde paraît plus en ordre si on voit les choses de cette façon. 1 l’approuve. De toute façon, les voilà dans la salle, il faut bien qu’ils agissent.

Les mains plaquées sur les consoles techs, ils évaluent rapidement la situation, le nombre de soldats et leurs positions. Il y en a beaucoup dans les salles d’études à ramasser des ordinateurs binaires qu’ils doivent penser plein de données. Aucun n’a accédé à la véritable salle des données, loin sous leurs pieds – le programme de la porte indique qu’elle n’a pas été ouverte depuis la veille à 18H57. 1 et 2 la verrouille en sécurité maximale et créent un programme empêchant tout accès de l’extérieur de la rouvrir, à leur connaissance seul les Techs arrivent à dénouer les blocages de ce genre, les humains utilisant un ordinateur n’arrivent même pas à cerner leur existence. Pour vider les lieux, ils lancent l’alarme maximale. Tout l’éclairage se tinte de rouge clignotant tandis que les sirènes hurlent. Les soldats demandent confirmation, 1 active le blocage total des ondes. Ils sortent. Parfait. Les Techs verrouillent les salles vides les unes après les autres, ce qui incitent les traînards à s’activer. Et à guetter d’éventuelles menaces en gardant leurs armes brandies tandis que la paranoïa monte.

Les deux soldats que 1 et 2 avaient abandonné dans le couloir ont été trouvés et libérés mais la femme est toujours là. Elle les regarde et paraît terrifiée. Ils n’hésitent pas longtemps avant de la libérer, la tenant en respect comme 3 l’avait si bien fait avec ses prisonniers. La femme lève les bras en l’air et murmure : « Ne me tuez pas. 

_ On va voir, dit 2.

La jeune fille sait qu’ils vont la libérer dès qu’ils seront dehors et ça la rend furieuse. Elle a envie de lui faire du mal avant. De jouer avec sa peur jusqu’à ce que l’autre regrette bien…

Sauf que ça ne servirait à rien, puisque quelqu’un qui a peur dit ce qu’on veut qu’il dise, point. N’empêche.

_ On a tué tout le monde dehors. Pourquoi pas vous ?

La femme gémit et se recroqueville sur elle-même. Elle a attendu longtemps attachée dans la salle de surveillance, espérant en vain que quelqu’un vienne à son secours, mais puisque les portes étaient ouvertes personne ne s’est donné la peine d’y retourner. Comme ce n’est pas elle qui avait ouvert les portes, elle avait appelé à l’aide une équipe qui n’était jamais arrivée. Arrivée sur l’île, entourée par ses compagnons, elle les avaient crus invincibles, maintenant elle est terrifiée par le pouvoir de ceux qu’elle voulait détruire.

_ On va vous faire regretter d’être une sale meurtrière.

2, arrête ton cinéma maintenant, dit 1. Lui aussi trouve plutôt agréable la peur de la femme mais tout ça ne fait que grandir leur haine à tous les deux et il n’aime pas ça. Pour le moment, ils doivent s’enfuir. Et demander de l’aide à l’extérieur.

 

Dehors c’est la panique, personne ne sait quoi faire et tout le monde tourne dans tous les sens. Plusieurs personnes ont frappé les flancs de l’hélicoptère et devant l’absence de réponse ils menacent de faire sauter la porte. Ligman a décidé de faire décoller l’appareil et de prendre 1 et 2 en vol dès qu’ils auront terminé leur mission.

« Et le Professeur Milley et le Professeur Stones ? demande 3 d’un ton froid qui n’annonce rien de bon.

_ On va vous ramener aux responsables et ils vont s’occuper de tout ce merdier, répond Ligman.

_ C’est qui nos responsable ? demande 4.

_ T’inquiète. »

Justement, 4 s’inquiète. Les Techs appartiennent à ceux qui ont payé leurs création et 4 a longtemps cru qu’il s’agissait de l’Alliance des Gouvernements du Nord, qui allait les utiliser pour le bien-être de la population, quelque chose comme ça. Mais les choses ont changées. Les dirigeants du laboratoire aussi. Apparemment les professeurs recevaient des ordres étranges venant de gens qui ne leur plaisaient pas du tout. Et ils avaient appris aux Techs à se défendre. 1 et 2 avaient même appris des techniques d’espionnage et de contre-espionnage, ainsi que l’organisation des services secrets de l’Alliance. Et maintenant des soldats les avaient envahis sans que les systèmes de sécurité n’arrivent à les arrêter, alors que leur existence était censée n’être connue que des plus hauts membres du gouvernement. Ça fait beaucoup de sujets d’inquiétude.

Pour en rajouter un, il voit que 3 tient toujours son fusil et que son regard passe de l’arme à la tête de Ligman. 4 peut quasiment lire dans ses pensées aussi bien que s’il était connecté avec elle. Elle veut les obliger par la force à sauver les professeurs. Elle est cinglée.

Il touche le canon de l’arme et quand elle baisse les yeux vers lui il lui dit juste : Déconne pas. L’idée générale est qu’il y a un ordre à respecter, que cet ordre qui place les adultes au-dessus d’eux a été décidé par les professeurs, et que placer un fusil sur la tempe de l’un des adultes en question même si elle n’a pas l’intention de s’en servir chamboulerai énormément l’ordre établi. D’habitude 4 n’est pas un partisan de suivre les procédures à la lettre, mais cette nuit il est ravi de remettre son sort entre les mains de quelqu’un d’autre, pas question que 3 chamboule le fragile sentiment de sécurité qu’ils ont retrouvé.

3 abaisse son arme. Les plus grands doivent s’occuper des plus petits. C’est la règle.

5 est toujours allongée sur le sol, les coups de poings qui martèlent la tôle résonnent dans son crâne et accentuent sa douleur. Le mot "migraine" est sans doute celui qui résume le mieux l’état de l’esprit Tech qui a trop présumé de ses forces, mais il ne rend pas justice à l’impression de s’effilocher dans un brouillard dense proche du néant, de sentir ses idées partir en spirale tournoyante, jusqu’à ne plus savoir où se trouve son corps et comment le diriger. Pour l’instant, on dirait que la fillette dort. En fait, l’immobilité l’aide à se recentrer sur elle-même.

6 et 7 sont pelotonnés dans un coin, serrés l’un contre l’autre. 6 suce son pouce et a mis son bras libre autour des épaules de sa petite sœur. 7 ne dit rien et ne bouge plus. De leur coté non plus la situation n’est pas brillante. 3 pense que si elle retrouvait les professeurs, tout s’arrangerai, mais ce n’est pas le moment de risquer d’empirer les choses.

« Est-ce que vous êtes connectés à 1 et 2 ? demande brusquement Delawney.

_ Quoi encore ? râle 4 avant de réaliser le sens de la question. Non, il y a trop de plastique ici, on est coupé du Réseau des surveillants.

_ Il va falloir trouver un moyen de les prévenir. Ils n’arriveront jamais à passer au milieu des soldats.

4 envoie un pitié, trouve une solution toi à 3. Il n’en peut plus. La jeune fille propose :

_ On pourrait décoller et rester au-dessus du toit le temps que l’un d’entre nous les appelle et qu’ils montent. Ils ne pourront pas nous tirer dessus et on aura le temps de voir venir s’ils font décoller d’autres hélicoptères pour nous rejoindre.

_ Et si un autre hélico débarque, dit 4, on pourra le mitrailler avec celui-là !

Il sait que c’est une idée tirée par les cheveux, mais 5 y aurait tout de suite pensé, et ce n’est pas parce qu’elle est momentanément hors circuit que son avis n’a plus droit à la parole.  Et surtout, il apprécie de pouvoir dire n’importe quoi sans se soucier des conséquences. D’ailleurs Ligman l’ignore totalement quand il vérifie :

_ Tu n’aurais qu’à toucher le toit pour qu’ils t’entendent, tu es sûre ?

_ Oui.

_ Bien. On y va. »

Un court instant et les voilà suspendus entre ciel et terre, sentant nettement chaque mouvement de l’appareil. 4 rejoins 6 et 7 et les serre contre lui, tout en vérifiant du coin de l’œil que 5 va bien. Elle récupère. Il leur suffit d’un instant pour être en position. 3 descend l’échelle de corde aussi facilement qu’à l’entraînement et rappelle ses aînés, qui jettent la soldate dehors avant de tout refermer derrière elle.

Peut-être qu’ils vont rester jusqu’à ce qu’ils réussissent à défoncer la porte, envoie 1 à 2 pendant qu’ils montent en courant les escaliers.

On met des pièges ?  répond sa sœur.

Oui. Tous.

Tous les pièges du laboratoire ne les arrêterons pas sans doute, mais il leur faudra des semaines de déminage soigneux et de travail intensif pour percer une entrée jusqu’aux informations vitales. D’ici là, il y aura bien quelqu’un, quelque part, qui mettra fin à cette situation absurde. Pour le moment, 1 et 2 courent vers leur salut, en abandonnant beaucoup de choses derrière eux.

 

Une fois tous les Techs à bord, l’hélicoptère embarque les humains restés dans le bâtiment P6 puis quitte l’île. Il ne restait plus aucun soldat autour de l’immeuble. L’embarquement a été facile et rapide, même si certains emportaient certaines affaires vitales avec eux. Les enfants n’ont rien emportés à part les pyjamas qu’ils ont sur le dos. C’est la première fois de leur vie qu’ils partent de l’île et ils ne s’en rendent même pas compte. Epuisés, 4, 5, 6 et 7 dorment par terre les uns sur les autres, leurs bras entremêlés en contact permanent qui leur garanti des rêves mêlés eux aussi. 5 s’est à peu près remise de ses efforts avant de plonger dans le sommeil. Près d’eux, 3 se tient à une prise aussi fort que si sa vie en dépendait. Elle fixe son regard sur les petits et cherche à se rappeler pourquoi elle a laissé les professeurs derrière elle. De l’autre coté des plus jeunes, 2 s’est accroupie et les rattrape de temps en temps pour éviter que les cahots de l’appareil ne les fasse glisser dans la foule. Les humains sont tous debout et serrés les uns contre les autres, ils tiennent tout juste dans l’habitacle dépouillé mais ont réussi jusqu’à présent à respecter la zone où se tiennent les Techs. Ils parlent fort entre eux et on sent du soulagement dans leur voix. De la colère aussi, et même un zeste de peur rétrospective à l’idée qu’ils ont failli y passer. Mais ils ne craignent pas ce qui les attend. Eux connaissent le monde extérieur et sont sûr de pouvoir trouver de l’aide.

Derrière Ligman qui pilote, 1 épuisé tente d’obtenir des informations sur ce qui va leur arriver.

« Mais si on ne sait pas qui nous a attaqué et pourquoi, comment peut-on être sûr qu’on ne court aucun risque ?

_ Vous êtes beaucoup trop précieux pour qu’on laisse quelqu’un vous approcher.

_ Alors personne n’aurait dû attaquer l’île !

_ Non, ça c’est de la politique, quelqu’un a tenté de jouer au plus fort et s’est planté, c’est tout. Maintenant que vous allez rester sous ses yeux, vous ne courez aucun risque.

_ Et pour les professeurs ? Et le directeur, les docteurs, les responsables et tout le monde ?

_ Il va y avoir d’autres gens qui vont s’occuper de vous, ne t’en fait pas… »

Paniqué, 1 regarde Delawney en espérant qu’il contredise Ligman, mais il ne fait que baisser la tête d’un air embarrassé. 1 retourne vers ses frères et sœurs. Certaines personnes lui disent à leur tour de ne pas s’en faire, qu’on s’occupera bien d’eux. Personne ne sait qui est ce "on". Et personne ne défend les professeurs. Comme si tout le monde les avait déjà effacés de leur mémoire.

1 s’assoie à coté de 2 et lui touche la main. Il lui envoie toutes les informations qu’il a recueilli en une fraction de secondes.

Il faut qu’on décide ce qu’on va faire, ajoute-t-il.

Tous ensemble. On réveille les petits et on décide tous ensemble.

Bien.

Tous ensemble, dans le mini-Réseau qu’ils forment en se touchant, c’est plus qu’une simple discussion, c’est un mélange de leurs sentiments et de leurs envies, de leurs idées et de leurs informations, de leurs caractéristiques et de leur énergie. C’est puissant et redoutable. Il est trop facile de se laisser griser par la sensation d’être multiple et d’empiéter sur les esprits plus faibles sans leur laisser de place. 1 et 2 arrivent à contrôler l’ensemble tant qu’il ne dure pas trop. La situation est assez claire pour que ça ne dure pas trop.

Il leur faut sauver les professeurs. Il leur faut aller voir leurs propriétaires légaux si ce n’est légitimes et tirer au clair leurs intentions. Et il leur faut protéger leurs arrières, voire le monde, se trouver une place à eux où ils pourront se réfugier sans dépendre des caprices de gens si puissants qu’ils en deviennent invisibles.

Ils choisissent tous ensemble, comme un seul être décidant de se diviser en sept, selon une logique qui leur paraît après coup étrangère à tous mais qui s’impose comme une évidence là où chacun exprime sa totalité.

1 et 7 partiront chercher les professeurs et retrouver les responsables de l’attaque. 1 parce que c’est l’aîné et que c’est le plus qualifié pour réussir. 7 parce qu’elle ne veut pas se séparer de lui et parce qu’il s’estime capable de la protéger.

2 et 6 suivront les ordres jusqu’à trouver leurs propriétaires. 2 parce qu’elle est intelligente et sait manipuler la hiérarchie, 6 parce qu’il faut qu’un aîné veille sur lui et que deux petits seraient trop pour 1.

3, 4 et 5 partiront à l’aventure. Ils ne sont que des enfants encore, mais au moins personne ne devrait chercher à faire de mal à des enfants. Si comme promis il y a du Réseau tech partout dans le monde développé, 1 et 2 pourront continuer à les surveiller à distance. Les deux aînés comptent sur 4 pour faire le lien entre l’efficacité terre-à-terre de 3 et l’héroïsme suicidaire de 5. 3 admet après de nombreuses réticences qu’elle ne serait pas capable d’aider les professeurs sans se mettre elle-même en danger. 5 assurera le lien tech.

Ils se séparent, chacun regagnant l’espace étrangement étroit de son propre esprit. Voilà, les jeux sont faits. Ils ne se laisseront plus manipuler. Ils n’ont plus confiance. Ils prennent leur propre destin en main.

Evidemment ça fait peur. Mais tout au long de la nuit, ils ont appris à vivre avec la peur. Quand à la vaincre… c’est encore autre chose.

 

Quand l’aube se lève, l’hélicoptère arrive en vue des côtes. Les autorités le forcent à se poser. Les humains commencent à expliquer la situation et surtout à demander qu’on joigne un certain nombre de personnes pour les prévenir.

Les Techs sortent de l’appareil sans que quiconque les en empêche. Ils se retrouvent alors en contact avec un Réseau gigantesque, comme ils n’en avaient encore jamais connu, le Réseau Mondial tech. Comme on leur avait expliqué. Aucune explication humaine n’aurait pu les préparer à ça – au moins à présent ils n’ont plus aucun doute, ils peuvent partir, visiblement le monde leur tend les bras. Les armes et les systèmes de sécurité techs s’écartent de leur chemin sous l’effet de leur simple volonté. Ils partent, 1 et 7 dans une direction, 3, 4 et 5 dans une autre, laissant 2 et 6 sous la garde des humains médusés et impuissants. Chacun n’a plus qu’à jouer son rôle du mieux possible.

 

 

 

Par Luma - Publié dans : Les Techs (roman SF)
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Lundi 29 septembre 2008

Chapitre 2

Evasions

 

 

 

1 et 7

 

Lorsqu’ils se sont séparés des autres, 1 a décidé de laisser 3, 4 et 5 aller vers le sud pour rejoindre la ville la plus proche. Lui va vers le nord avec 7, loin des humains pour le moment, ils devraient traverser à pied une zone où ils n’auront quasiment pas de contact avec le Réseau et ressortir (en théorie du moins) là où les autres ne s’y attendent pas. 1 ignore toujours qui sont ces autres. Raison de plus pour être vigilant.

Ils ont traversé des bois, des champs, des décharges et des grandes routes, suivant une ligne presque droite. 1 sent le long de cet axe comme une ombre de Réseau, une présence si lointaine et étouffée qu’il s’est plusieurs fois demandé s’il ne l’imaginait pas purement et simplement. Enfin ils arrivent en vue d’habitations humaines, des lieux apparemment pauvres où 1 ne parvient pas à sentir la présence réconfortante des objets techs. Selon les cours qu’on lui a donné, dans ce genre de petit village loin de tout, ils peuvent aussi bien être accueillis comme des membres de la famille que chassés à coup de carabines antiques. Ils ont besoin de vêtements et de nourriture aussi, et 1 n’a bien sûr pas d’argent.

Donc, d’abord dormir. Quelques heures au moins. Il se cherche un endroit adéquat dans le labyrinthe d’ordures (non-techs bien sûr, les objets techs ne se jettent jamais) qui paraît encercler la ville. 1 veut aller dans ce village dès qu’il se sera reposé, trouver du travail et régler ses problèmes les plus urgents avant de se mettre réellement en chasse. Il en aura besoin.

 

Freddy et Telmina Joesburg vivent depuis leur mariage à Appie, petite bourgade loin de tout, perdue au milieu de la zone agricole d’Amérique du nord mais où on cultive davantage les ragots et les querelles de famille que les plantes. La vie des agriculteurs ressemble à du travail d’usine et posséder sa propre terre n’est plus rentable, c’est devenu une activité de loisir pour quelques riches toqués. Freddy et Telmina sont fiers de ne pas courber l’échine comme tous les autres pour le compte des compagnies d’agroalimentaire. Eux, comme beaucoup d’autres à Appie, n’ont besoin de personne pour vivre. Ils creusent les anciennes décharges pour recycler les métaux non-techs, un métier de misère qui ne leur laisse que leur fierté et des envies de voler dans les plumes de quiconque paraît assez faible pour ne pas protester trop fort.

Ce matin-là comme tant d’autres, ils vont travailler dans la zone qu’ils se sont réservés, une carrière prometteuse qui leur a déjà offert deux vieux frigos datant des années du tout-métal, avant que le plastique n’envahisse les appareils électro-ménagers. Telmina commence à creuser à coups de pelles et Freddy lui dit qu’il va s’occuper de trier la pile de déchets qu’ils ont exhumé la veille. En réalité il compte s’allonger un moment dans un creux entre deux masses de mousse isolante dans lequel il a installé un matelas, une bouteille de mauvais alcool et quelques magazines de fesse pour agrémenter un peu ses dures journées de labeur.

Lorsqu’il trouve sa cachette occupée par un grand gaillard et une fillette, il se met en colère mais se retient de faire du bruit, pour ne pas alerter sa tendre mais alerte moitié. Il s’approche du gars et s’apprête à lui plaquer sa main sur la bouche et son revolver sur le crâne lorsque le gars lui attrape le poignet à la vitesse de l’éclair. Le poignet qui tient l’arme.

C’est alors seulement que le jeune homme ouvre les yeux.

Freddy se dit qu’il vaut mieux ne pas faire d’histoires pour cette intrusion, tout comptes faits. Que le type reparte d’où il vient avec sa môme sûrement kidnappée dans un supermarché quelque part et les compliments de la ville d’Appie, en espérant qu’il n’ait pas vidé la précieuse bouteille de Freddy. Il murmure :

« T’inquiète mon gars, je te veux point de mal…

_ Tant mieux, répond le gars qui ne lâche toujours pas son poignet.

De son autre main il replace le cran de sûreté de l’arme. Freddy capte parfaitement le message et rengaine son revolver. Le type le lâche. Il a l’air embarrassé et intimidé. A ses cotés, la gamine se pelotonne contre lui.

Freddy remarque alors qu’ils sont en pyjama tous les deux.

_ Bonjour monsieur, dit poliment le grand gars en s’asseyant du mieux qu’il peut. Excusez-moi, je cherche du travail. Est-ce que vous pourriez m’aider ?

La voix sonne faux, comme s’il avait appris par cœur ces phrases et les avait beaucoup répété sans saisir exactement ce qu’elles voulaient dire. Freddy sent une occasion de se faire quelques dollars. Il ricane et dit :

_ Pour sûr mon gars, du boulot ça n’en manque point par ici pour ceux qui sont costauds à l’ouvrage. T’es-ti costaud mon gars ?

_ Heu… Je me débrouille.

_ Ben ça. Ben suis-moi gars. Et ta ch’tite môme aussi. C’est ta p’tite sœur, c’est ça ?

_ Oui monsieur.

_ Ben ça.

Freddy ne crois pas un instant que la fillette soit la petite sœur du type. Ils sont tous les deux fortement métissés mais ils ne se ressemblent pas vraiment : le jeune homme a un visage large et ouvert, des cheveux châtains et de grands yeux noirs, la petite a un visage ovale et fin, des cheveux noirs frisés et des yeux bruns en amande. Mais elle s’accroche beaucoup trop au grand pour qu’il l’ait kidnappée.

_ Hé gars, tu dis rien à la patronne, hein ? Dis-y juste que je vous ai trouvé là dans la décharge et que tu veux du boulot. T’es un bon gars, t’es pas un voleur ni rien ?

_ Non monsieur.

_ Ben ça. »

Freddy continue à les guider dans le dédale de la décharge jusqu’à Telmina qui les accueille d’abord avec surprise, puis avec un plaisir lui faisant un sourire de loup. La petite fille se cache le visage dans les jambes de son grand frère, qui demande s’il n’y a pas moyen de lui donner à manger dès maintenant. Et une couverture, peut-être, la matinée est encore bien fraîche. Telmina le jauge et sourit encore. Elle ignore d’où il s’est évadé et d’où il a sortit cette gamine, mais elle est sûre de pouvoir en faire ce qu’elle veut.

 

1 travaille toute la journée et il fait vite très chaud. Il est toujours pieds nus et en pyjama, 7 aussi, mais au moins la petite fille a eu un bon petit déjeuner et reste à l’ombre des carcasses de plastique sans broncher. 1 sait que dans ce monde, tout se paye, et il n’a pas l’intention de voler sa part. Il sait aussi que certaines personnes donnent à ceux qui n’ont rien, mais il n’est pas tombé sur ce genre de gens. Il l’accepte comme une fatalité. De temps en temps, il envoie un message à sa petite sœur qui lui répond que tout va bien. Tout ne va pas bien, évidemment, et leurs deux sauveurs lui font très peur, ce qui la motive à veiller au grain. C’est elle qui s’est réveillée lorsque Freddy est entré dans leur cachette et qui a prévenu 1 à temps pour qu’il empêche l’autre de le braquer. Elle continue à espionner le couple inquiétant pour être sûre qu’ils ne leur feront pas de mal. Tâche compliquée par le fait qu’avec leur lourd accent, elle ne comprend rien à ce qu’ils se racontent.

Enfin le soir venu les Joesburg rentrent en ville. 1 les arrête :

« Et ma paie ?

_ Quoi ? grince Telmina. Tu nous crois pour des riches ? On a donné à manger à toi et la môme et c’est ben de la gentillesse de notre part vu le fer que t’a trouvé. On y a perdu à t’embaucher aujourd’hui. Mais tu apprends, demain tu feras mieux, on te donnera plus demain.

1 ignore combien sont censé être payés les gens qui trient les déchets. Un petit déjeuner et une tournée de sandwichs garnis d’une gelée brune et salée non identifiable, ça ne lui paraît pas beaucoup. Mais tout le coin est plutôt miséreux. Il a besoin de trouver un moyen de gagner davantage et très vite.

_ Vous n’auriez pas des objets techs à réparer ? Des programmes à faire sur ordinateur ? Des choses comme ça ?

_ Ecoute mon mignon, il y a que les riches qui ont du tech, et est-ce qu’on a l’air riches nous ?

_ Pas vraiment. Mais j’ai besoin de vêtements et de chaussures pour ma petite sœur et pour moi, à ce rythme-là je n’aurai jamais de quoi les payer.

_ On va t’en prêter, ne t’en fait pas, pour toi des vieux habits de papa et pour la p’tite de vieilles affaires à ma Chelsie… seulement faudra que tu nous rembourse gars ! On est pauvres nous, on peut pas prêter à tous les mendiants du coin !

1 réfléchit et dit :

_ Alors il vaut mieux qu’on parte. Je gagnerai plus d’argent en travaillant avec des matériaux techs. Au revoir madame, au revoir monsieur.

Le couple se regarde, catastrophé. Ils comptaient bien exploiter la force de 1 une bonne semaine minimum. Freddy craque le premier et rattrape 1 :

_ T’en vas pas si vite gars ! Tu veux du tech ? Du tech on va te trouver, fois de Freddy Joesburg ! »

 

Dans la petite ville d’Appie, c’est une véritable révolution. Rares sont ceux qui possèdent des objets techs et tous ceux qui n’en ont pas en ont récupéré des morceaux à droite à gauche, des ordinateurs cassés, des fragments de câble, des manches de poêle, des cheveux de poupée, tous les éclats du monde riche qu’on les a laissé ramasser pour rien. Impossible même à ces débrouillards de les réparer : les métaux techs ne fondent pas et ne se forgent pas, le plastique tech refuse obstinément de prendre une autre forme que celle de son origine, les morceaux de câble tech refusent de se connecter les uns aux autres.

Pour 1, c’est facile d’en faire quelque chose. Une fois créé, le métal tech reste du métal et le plastique reste du plastique, mais on peut changer leur forme grâce à quelques clés chimiques appliquées au bon endroit et, mieux encore, les pousser à se régénérer. Difficile d’arriver à un résultat avec les maigres matériaux qu’on lui apporte, mais on ne passe pas sa vie dans un laboratoire dévoué à l’étude des matériaux techs sans connaître quelques trucs. Sans compter qu’il arriver à "sentir" chaque objet, comme une partie de son corps devenue insensible au toucher mais terriblement présente au bout de ses doigts. Il guide les molécules indécises vers leur juste place. Il transforme les codes inscrits dans la matière.

Un par un, les habitants médusés viennent lui apporter leurs petits trésors techs qu’il intègre sans en avoir l’air à la machine monstrueuse qu’il est en train de monter. Il n’y a pas de quoi faire quelque chose d’utilisable avec chaque fragment qu’on vient lui apporter, aussi il a décidé de voir grand.

Un méga-ordinateur aux capacités identiques à ceux utilisés dans le laboratoire lui paraît tout indiqué.

Personne n’a la moindre sur la façon de s’en servir ni à qui appartiendra en définitive l’engin. Mais les ordinateurs techs, c’est le pouvoir et la richesse, et les uns après les autres ils apportent cadeaux en liquide ou en nature aux Joesburg pour avoir leur part de ce petit morceau de richesse et de pouvoir. Au finale, la somme qui arrive dans les mains du couple vaut largement les mauvais vêtements qu’ils finissent par offrir aux deux Techs et le coin d’établi poussiéreux qu’ils leur laissent pour dormir. Il est plus de minuit et 1 a obtenu de finir son travail demain. Il s’endort comme une souche, 7 allongée sur lui pour qu’elle n’ai pas mal au contact du sol dur.

Dans la pièce d’à coté, les Joesburg réfléchissent et se disputent à voix basse. Le jeune homme venu de nulle part inquiète Freddy qui pense que l’autre est un de ces génies fous dont ils parlent à la télé, qu’il s’est évadé d’un asile avec la gamine et que l’un ou l’autre finira par les égorger dans leur lit. Le regard inquisiteur que 7 a posé sur lui jusqu’à s’écrouler de sommeil a changé sa nature méfiante en véritable paranoïa. Il promet à Telmina que la fameuse machine leur attirera les pires ennuis auprès du gouvernement. Les hommes en noir chercheront des responsables et c’est eux qui seront désignés.

Telmina n’a qu’un argument mais il est de taille et elle le martèle consciencieusement jusqu’à ce qu’il finisse par entrer dans la caboche épaisse de son mari : ils peuvent leur rapporter beaucoup d’argent. D’abord grâce à ce que le grand arrive à faire avec cette impossible matière de riches. Ensuite parce qu’ils sont effectivement sans doute évadés d’un asile et qu’une bonne récompense finira sûrement par courir sur leur compte s’ils les cachent assez longtemps. Telmina les a examinés, surtout la petite, ils sont propres, soignés et bien nourris, en tous cas ils l’étaient avant d’arriver à Appie. Ils ont sans doute une famille riche qui les a mit dans un bon établissement. Ça peut rapporter gros s’ils arrivent à bien manipuler le grand.

Freddy n’a pas raconté à sa femme ce qui s’est passé quand il a approché du gars. Comment il s’est fait désarmer avant même que l’autre ait ouvert les yeux. Ça lui a rappelé de mauvais films aux héros surpuissants. Oh, bien sûr, ensuite l’autre s’était montré très poli et respectueux – c’était bien la première fois que quelqu’un qui n’était pas des impôts donnait du monsieur à Freddy Joesburg – en faisant qu’on lui disait de faire, mais il restait quand même un type dangereux. Freddy pense que ce type pourrait décider qu’il s’est assez fait exploiter et partir en mettant le feu à leurs maigres possessions n’importe quand. Il veut que ces deux oiseaux de mauvaise augure partent le plus vite possible, point final.

Telmina est une dure à cuire capable pour de l’argent de piétiner allègrement principes, lois et mari. D’un autre coté, c’est une petite bonne femme qui s’est déjà pris plus que sa part de taloches conjugales et autres mauvais coups lorsque Freddy avait trop bu et était de mauvaise humeur ou simplement assez en forme pour lever la main. Elle considère la chose comme faisant partie des liens sacrés du mariage. Elle sait que laisser Freddy à court d’arguments le pousse souvent à utiliser sa force pour imposer sa décision, surtout lorsqu’il est pris en flagrant délit de lâcheté. Elle insiste plutôt sur l’argent.

Finalement, elle lui montre la part qu’elle avait caché sur les "cadeaux" de leur voisins :  cinquante dollars en monnaie et en billets froissés, qui peuvent dès le lendemain se transformer en fontaine d’or. Les yeux de Freddy brillent. Cupidité et peur luttent encore un moment. Finalement il admet que ça vaut sans doute la peine de garder le type encore un moment. Mais en prenant une précaution supplémentaire.

Epuisés, 1 et 7 dorment depuis longtemps au moment où ils auraient besoin d’en apprendre plus long sur les intentions de leurs hôtes.

 

Au réveil, le couple Joesburg est charmant. Telmina va même jusqu’à grimacer une ébauche de sourire en leur servant des œufs et du bacon. En tous cas on voit ses dents. Freddy est assis avec eux tandis que sa femme sert tout le monde. Il demande à 1 ce qu’il compte faire pour le moment :

« Je vais terminer l’ordinateur aujourd’hui et ensuite nous partirons.

_ Et où donc ?

_ Dans un endroit où nous trouverons plus facilement du matériel tech.

_ Sûr que t’es sacrément doué mon gars ! Mais là-bas il y a plein de gens qui sont doués de même, tu trouveras jamais de travail. Alors qu’ici il y a ben du boulot pour un p’tit gars doué. Et dès que t’auras remboursé tes frusques on te paiera pour sûr, on te paiera bien.

1 sait bien que s’il le désire, il trouvera du travail très bien payé puisque personne ne peut utiliser du matériel tech aussi bien que lui. Il n’a pas envie d’en parler avec Freddy. Il explique alors :

_ Nous allons chercher quelqu’un là-bas.

_ Qui ça donc ?

_ On ne sait pas encore. Quelqu’un de responsable de… d’un truc terrible, termine-t-il maladroitement.

Freddy se repousse vers le dossier de sa chaise avec un soupir de contentement.

_ Ben mon gars, je te souhaite bonne chance alors. T’auras fini ta machine quand ?

_ Si ça continue comme hier, vers midi je pense.

_ Ben ça. Ben ça. Tu vas nous manquer alors. Comme un fils que t’étais pour nous, pas vrai maman ?

_ Sûr. » conclut sombrement Telmina qui a épuisé toute sa réserve d’amabilité avec le sourire.

1 arrive à comprendre que "ben ça" veut dire quelque chose comme "c’est bien, ça", et que dire qu’il était comme un fils est une formule aimable. Il a appris les règles de politesse et les expressions d’amabilité en usage courant dans différents milieux, mais personne n’avait imaginé qu’il aurait un jour à parler à des gens comme Freddy et Telmina. Les responsables du projet Techs humains ne doivent même pas savoir qu’il existe encore des gens comme eux. 1 est assez perdu et ne se rend pas compte que de voir Freddy accepter si facilement son départ est signe que l’autre prépare un mauvais tour. Pour le moment, il vient de goûter au café très noir servi par Telmina et est concentré sur le fait de boire le breuvage amer sans vomir – ce qui non seulement serai impoli, mais en plus gâcherai un repas durement gagné.

 

Le défilé reprend au logis Joesburg. 1 n’a pas fait attention au fait que l’ordinateur étant construit de bric et de broc chez le couple, les autres habitants d’Appi auront besoin de leur autorisation pour s’en servir, quelque soit les cadeaux qu’ils amènent à présent. Il a pourtant étudié les différentes répartitions des richesses et du pouvoir dans une communauté, mais il ne pense pas à l’appliquer ici. Les liens entre la théorie et la pratique sont encore durs à faire.

Pour le moment il est concentré sur sa tâche, ce qui l’empêche au moins de se ronger les sangs pour le reste de sa fratrie. Il ne pense pas que 2 et 6 aient vraiment de gros soucis, mais ils pourraient être tombés sur des gens qui les enfermeraient quelque part hors de portée des instruments techs – quelque part qui ressemblerait à leurs chambres dans le laboratoire, admettrait 1 s’il arrivait à être honnête envers  lui-même. Quand à 3, 4 et 5, il aurait pu leur arriver n’importe quoi. 1 a moins hâte de retrouver le Réseau pour poursuivre les méchants que pour vérifier que tout son petit monde est en sécurité. De plus, c’est la première fois qu’ils sont séparés si longtemps et ça lui fait une impression bizarre et extrêmement déplaisante. Il espère que 7 tient bien le coup, elle a connu beaucoup de bouleversements en très peu de temps et elle commence à peine à réaliser ce qui lui est tombé dessus.

Telmina a insisté pour laisser la petite à l’écart, dans leur chambre. Il faut dire qu’avec la foule qui se presse à distance respectueuse mais leur permettant de surveiller le moindre de ses gestes, la cave où il opère n’est pas vraiment agréable. Il ressent depuis leur arrivé ici un malaise très désagréable qu’il met sur le compte de sa première rencontre avec des étrangers – ou du moins des étrangers qui ne cherchent pas à le tuer – et préfère lui aussi que 7 reste à l’écart.

Officiellement Appie n’est pas reliée au Réseau, mais un canal de Réseau passe sous la ville et 1 a indiqué où ils devaient creuser, oubliant que l’accès aux canaux Réseau est payant et que l’exhumer pour le relier à une machine pirate est du vol pur et simple. Il voit que les gens autour de lui sont trop pauvres pour s’offrir un ordinateur et il leur en fabrique un, tout simplement.

Lorsqu’il branche l’ordinateur au Réseau, des murmures admiratifs s’échappent de la foule, vite masqués par les visages impassibles ou méfiants. Ce n’est pas parce que les habitants d’Appie n’aurait jamais cru qu’un miracle pareil arriverait de leur vivant qu’ils vont se montrer reconnaissants. Pas tant que personne ne les oblige à renier leur sacro-sainte fierté, à coups de pieds par exemple.

La première chose que fait 1 est bien sûr de chercher ses frères et sœurs.

Son esprit s’éparpille alors dans un Réseau comme il n’en a jamais connu.

Courant sur la planète entière, relié aux ordinateurs mais aussi à tous les matériaux techs, ce Réseau est un univers à part comme tous les autres mais celui-ci semble infini, parcouru sans cesse de mouvements contradictoires qui commencent à égrener la personnalité de 1 pour la semer à tous vents. Chaque pensée, chaque mouvement attire une masse d’informations contradictoires comme un nuage de sauterelle qui commencerait à ronger la pensée en question avant de filer le long des fils dorés qui structurent le Réseau. La simple présence de 1 perturbe tout l’équilibre et tout lui tombe dessus en même temps, l’encercle et l’écrase, le pousse et le retient, les fils s’enroulent autour de lui pour l’immobiliser alors que le courant l’emporte de toute sa force.

1 se concentre. Au sens propre. Il forme un noyau le plus compact possible de ce qu’il est, puis récupère laborieusement chaque fragment de lui-même et le resserre, formant une boule trop dense pour être égratignée par tout ce qui circule dans le Réseau. L’idée de se recentrer au maximum sur lui-même reste sa seule pensée. Il oublie tout le reste.

Enfin revenu à lui-même, au cœur de sa propre personnalité, protégé du vent mortel et solidement planté sur les fils structurant le Réseau, il peut se remettre à réfléchir. Pas facile bien sûr de chercher les autres dans ce maëlstrom de sensations et de notions éparses. Eux aussi ont dû être confronté à ça et ils ont sûrement laissés des messages pour ceux qui pourraient les chercher.

1 sait structurer un programme dans le Réseau. Simplement, jusqu’à présent, il n’en avait pas besoin pour simplement se déplacer, sa pensée suffisait à le protéger. Plus maintenant.

Pour commencer il trouve un moyen de se déplacer sans perdre sa structure. Prenant du matériel autour de lui (et arrachant ainsi quelques lignes de programme informatique à des systèmes capables en théorie de s’auto-réparer) il construit l’équivalent d’un bateau, ou plutôt d’un sous-marin, doté d’organes se déplaçant le long des structures du Réseau et de capteurs qui repéreraient la signature des Techs. Lorsque les Techs modifient le Réseau, ils laissent des traces bien différentes de celles de humains puisqu’ils changent la structure depuis l’intérieur. Dans le Réseau tout est ici et maintenant mais 1 doit esquiver ou traverser des masses gigantesques d’informations inutiles et il commence à désespérer d’arriver à trouver quoi que ce soit.

Jusqu’à ce qu’il croise un fil rouge tressé dans les fils d’or du Réseau, prêt à le guider jusqu’à un point précis. Il le suit. Et au bout, il trouve un programme qui ne peut avoir été laissé que par un Tech. D’ailleurs, ce Tech était sans doute 5. Il n’y a qu’elle pour se donner la peine de doter un programme aussi complexe d’une forme bien définie : une énorme pieuvre rouge aux yeux bleus, étirant des centaines de tentacules qui se divisent en milliers de filaments qui se séparent encore en milliards de fils infimes suivant chaque trame du Réseau. Pour le moment les fils rouges ne couvrent qu’une partie du Réseau mais ils s’étendent sans cesse, et aucun humain ne peut les couper sans couper les fils d’or qui tiennent tout l’ensemble. Du beau travail.

La pieuvre porte un tee-shirt marqué « Faites gaffe, j’ai les bras longs. » Même si la réalisation est de 5, l’idée est sans aucun doute de 4. Tout à fait son genre d’humour.

1 fait le tour de la pieuvre. Sa bouche est visiblement une entrée. Laissant son programme d’exploration à l’abandon, 1 entre et se retrouve dans un cocon protecteur ne laissant pas filtrer le Réseau. L’intérieur est si normalisé que 1 reprend forme humaine. Il y a des sièges et une table. Ce genre de boîte qui permet de discuter sans mélanger les esprits, c’est 2 qui l’a inventé, tout particulièrement pour le confort de 3 d’ailleurs. Elle est encore primitive mais 1 est soulagé de voir que les autres ont trouvé de quoi se défendre contre ce Réseau surpuissant.

Une feuille virtuelle l’attend sur la table. Dès qu’il la touche, il enregistre toutes les informations recueillies par tous les autres depuis leur séparation jusqu’au moment où ils ont laissé ce message. Enfin, des informations…

Il connaît à présent le goût d’un hamburger retiré à un distributeur automatique, le frottement rêche d’un treillis militaire sur une peau tendre, l’odeur de poubelle de Kern Street, il sait que les femmes de la ville d’Ambton s’habillent de couleurs fluo et qu’on entends dans ses rues de la musique néo-punk venue des voitures roulant toutes vitres ouvertes. Il sait tout ce que 3, 4 et 5 retiendront de leur séjour dans cette ville. Mais pas ce qu’ils ont fait ni ce qu’ils ont décidé de faire ensuite.

2 est comme toujours plus efficace : elle lui a indiqué méthodiquement les points essentiels de son parcours, qui elle a rencontré, ce qu’on lui a dit, ce qu’elle en a déduit et pourquoi. Pas de nouvelles sur comment elle et 6 se sentent, sur ce qu’ils ont ressentis. 1 espère qu’ils vont quand même bien.

A son tour il indique où il en est, donnant des informations sur Appie, sur ses projets, son état et celui de 7. S’ils arrivent à tous se connecter en même temps, ils pourront discuter dans l’antre protectrice de la pieuvre, pour le moment ils doivent se contenter de nouvelles en décalées. En tous cas tout le monde va bien. Ou au moins est vivant. Soulagé, 1 sort de la pieuvre et remonte à la surface jusqu’à se recaler dans son corps. Il enlève sa main du canal et bloque l’accès aux ondes qui arrivent encore jusqu’à son esprit. Il tremble un peu. Toute son excursion n’a pas durée au yeux du monde matériel. Il s’écarte des engins techs le temps de reprendre un peu son souffle.

Tout le monde se précipite essayer la machine. Ils font n’importe quoi et se marchent presque dessus – tout en laissant la préséance à certains, selon une hiérarchie complexe et stricte qui n’a pas besoin de s’embarrasser de mots et qu’un regard un peu appuyé rappelle à la mémoire de chacun. Telmina regarde la scène d’un œil satisfait et luisant de cupidité. Elle est à deux doigts de sourire à nouveau. 1 sort de la cave sans un mot et va chercher 7 dans la chambre.

Elle n’y est pas.

 

Par Luma - Publié dans : Les Techs (roman SF)
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Lundi 29 septembre 2008

1 sent la panique monter en lui et le figer sur place, une vague d’horreur primitive qui lui gèle les os comme aucun fusil n’est parvenu à le faire. Il lui faut presque une minute pour arriver à penser, à réfléchir, à trouver une solution. Pour le moment la solution est double et s’appelle Joesburg.

Freddy est introuvable mais Telmina est toujours à la cave, en train de donner des instructions concernant l’utilisation de l’ordinateur géant. 1 l’attrape par l’épaule et la ramène devant lui, doucement mais avec une fermeté laissant clairement entendre que le brisage de clavicule est une option tout à fait envisageable. Le visage du jeune homme ne montre que du calme. Seuls ses yeux indiquent l’étendue de sa rage, une colère de fauve prêt à hurler et à tuer ceux qui osent lui ravir son petit. S’il garde son calme, c’est pour ne pas effaroucher sa proie. Et c’est dur.

« Où est ma petite sœur ? demande-t-il d’une voix sourde et tendue.

Telmina avait prévu cette confrontation mais maintenant et pour la première fois depuis leur mariage, elle se dit qu’après tout peut-être que Freddy avait raison. Il a quelque chose d’inquiétant, ce garçon-là. Quelque chose de dangereux. Elle préfère esquiver :

_ Pas ben loin mon gars, t’en fais pas, elle va très b…

_ Où ?

La menace du ton s’est durcie. La main aussi.

_ Avec mon gars Freddy.

_ Où ?

_ Aaaaaah !

Telmina a poussé un véritable hurlement afin de rameuter les autres et de les faire prendre sa défense. Ils se retournent mais ne bougent pas encore. S’il le faut ils défendront l’une des leurs contre l’étranger, allant jusqu’au moment où on a besoin d’une pelle et d’un sac plastique pour faire disparaître les dernières traces. S’il le faut. Ils n’aiment pas Telmina et aimeraient bien faire main basse sur le trésor qu’elle a gagné en accueillant l’étranger chez elle. Alors ils attendent de voir quelle sera la meilleure solution, hésitant entre leur fierté et leur cupidité, espérant trouver un moyen de concilier les deux.

Ils sont globalement menaçants. 1 s’en fiche royalement.

_ Qu’est-ce que vous avez fait de ma sœur !

_ Me fais pas de mal ! Je vais te dire !

_ Dis !

_ Raaarrgh… A moi les gars, z’allez pas laisser ce môme me traiter de même ?

Les gars attendent. Ils se sont rapprochés et paraissent plus menaçants. C’est tout.

Telmina aimerai autant éviter d’expliquer devant eux qu’ils ont kidnappé 7 pour contraindre 1 à rester à leur service aussi longtemps que possible. Elle se rapproche du jeune homme et lui explique très vite à voix basse :

_ Ta môme on la tient gars, alors tu vas me lâcher ben gentiment sinon mon homme va s’en occuper et elle va pas aimer ça !

1 blêmit. Il lâche Telmina dans un mouvement d’automate. La pire chose qui aurait pu se produire viens de se produire. Il avait gardé 7 avec lui pour qu’elle soit en sécurité et il l’a jetée dans la gueule du loup.

Telmina fait une grimace aux autres signifiant globalement que tout va bien – et que leur non-mouvement ne sera pas oublié de sitôt – et entraîne 1 désormais docile à l’étage. Il lui paraît docile. Ses mouvements et son regard sont éteints, signes permettant de reconnaître à coup sûr la personne qui viens de se prendre une tonne de brique métaphoriques sur le crâne. Elle le tient par le bras et lui explique ce qu’ils attendent de lui. 1 la regarde comme s’il se demandait à quelle espèce elle appartient.

Devant une prise d’otage il y a plusieurs façons de procéder. On peut accepter toutes les conditions des ravisseurs. Tenter de négocier. Ou utiliser la force.

Après avoir soigneusement pesé le pour et le contre de chacune de ces méthodes, 1 demande :

« Vous pensez que Freddy vous aime ?

_ Quoi ?

_ Je me demandais. Lui il tient ma petite sœur. Mais moi je tiens sa femme. Vous pensez qu’il serait prêt à la relâcher pour vous sauver ?

Tout en parlant 1 s’est rapproché de Telmina, la menaçant de sa haute stature, avant de la retourner et de l’immobiliser d’une seule main en lui tenant les deux poignets. De l’autre main il lui tient la gorge. La femme est terrifiée, ses yeux roulent comme des billes et son souffle s’accélère, mais de là à lâcher un sou, non, jamais ! Elle tient tête à son ravisseur amateur et ricane :

_ Ben mon gars, tu crois que papa serait prêt à laisser filer son argent durement gagné ? Tu peux même me découper en morceaux et me faire frire dans l’huile de lin, il va rien faire pour sa vieille carne de femme sauf crier "bon débarras" !

La voix de la sorcière se fait plus mielleuse en disant :

_ Et puis tu voudrais pas qu’il te renvoie juste un bout de ta môme d’amour… Un p’tit doigt tout plein de sang. »

Sans répondre, 1 porte la femme jusqu’à la cuisine. Ils croisent dans le couloir deux voisins qu’il ignore autant qu’ils les ignorent : dans le coin, on met un point d’honneur à ne pas se mêler des affaires des autres. Quelques soient les gesticulations et les protestations de Telmina. Puis il la jette au sol, attrape sa main, attrape de l’autre l’un des grands couteaux de cuisine qui trônent au-dessus de la gazinière, plaque la main de la femme sur la table et dit :

« Maintenant ce n’est pas Freddy que je menace, c’est vous. Dites-moi comment l’obliger à me rendre ma sœur ou je vous tranche un doigt. Ou pire. Je peux vous faire très mal !

Ni le ton ni le contenu de ce discours ne figureront jamais dans les annales des menaces les plus affreuses de l’histoire, mais Telmina comprend parfaitement le message. Elle avait pris le jeune homme pour un idiot prêt à obéir à tout. Devant la violence contenue de 1 elle est bien obligée de revoir son estimation dans la panique la plus totale. Pour se consoler, elle se dit qu’elle n’a de toutes façons pas du tout besoin d’un gars fou dangereux sous son toit.

_ Il l’a mise dans une des carcasses de la décharge. Un petit coin où on va souvent l’été pour boire à l’ombre. Je vais te guider.

_ Ben ça. » dit sombrement 1 en abaissant le couteau. Il ne la lâche pas, préférant comme tout à l’heure lui tenir les deux bras dans le dos. Il sent les poignets maigres de Telmina trembler sous sa main.

Lorsqu’on l’a élevé pour protéger et servir, on lui a expliqué qu’il aurait à lutter contre des méchants plus ou moins identifiables. Il s’était imaginé que le moment venu il serait entouré d’alliés qui lui diraient quoi faire et qu’il affronterait des gens comme les soldats venus détruire le laboratoire. Pas des gens qui l’accueilleraient avant de menacer une enfant innocente contre les quelques billets que leur rapportait son travail. Le monde, pense-t-il, est vraiment un endroit de fou. Et va les rendre tous fous chacun leur tour.

Ils avancent dans les recoins de la décharge sans croiser personne. Heureusement pour le Tech : les habitants d’Appie ont beau ne pas être plus solidaires que la stricte loi de la survie ne l’exige, ils n’auraient certainement pas laissé un étranger aussi intéressant filer en menaçant l’une des leurs, même Telmina Joesburg. Enfin ils arrivent. Freddy n’est pas là.

« Il a dû la fermer et aller boire, plaide Telmina.

_ Où ?

_ Dans le grand casier en fer, là, avec le cadenas. »

 

Le casier est assez grand pour qu’un adulte y tienne debout ou allongé. Ce n’est pas ça le problème de 7.

Pour le moment, ses problèmes principaux (sans tenir compte du fait qu’elle est enfermée loin de tous ses frères et sœurs) sont deux. Le soleil chauffe diablement cette boîte de métal. Et rien n’est prévu pour des toilettes même rudimentaires.

Cela fait objectivement trois heures qu’elle est là-dedans, attendant que son frère vienne la sauver et l’emmener loin d’ici, peut-être même en tuant tous les méchants sur son passage. De son point de vue, puisqu’elle a eu le temps de prier, de supplier, de s’imaginer morte, d’imaginer 1 mort, puis tous ses autres frères et sœurs, puis les professeurs, et d’entrer dans une transe éveillée qui lui fait inlassablement s’excuser auprès des membres du laboratoire… de son point de vue, le temps passé dans ce casier est aussi long que tout ce qu’elle a déjà vécu depuis sa naissance.

Elle ne peut même pas serrer Mitzie contre elle. Le doudou est resté dans le laboratoire. Ainsi que tous les animaux. Elle avait adopté deux souris tech avant leur évasion, Donna et Prima, c’est le professeur Milley qui avait choisi leurs noms. Un rapport avec l’opéra. Personne n’est là pour leur donner à manger et elles vont sans doute mourir.

Au fond de son rêve elle devine une force qui lui murmure inlassablement des choses importantes qu’elle n’arrive pas à retenir. Des choses qui devraient la consoler, elle pense. Mais elle ne veux pas écouter la voix. Elle tord ses doigts comme pour faire apparaître Mitzie par magie. Et elle reste pliée en deux pour ne pas se faire pipi dessus.

Lorsqu’enfin elle entend la voix de son frère, elle se dit qu’elle est encore en train de rêver.

Mais il l’appelle avec une angoisse dans la voix qu’il n’a pas quand elle rêve.

7 se relève en sursaut et crie à son tour de toutes ses forces.

1 frappe la porte du casier et tente d’arracher le cadenas. En vain bien sûr. Telmina en profite pour fuir. La théorie – quand on tient un moyen de pression on ne le lâche pas tant qu’on n’est pas arrivé à ses fins – a pourtant été bien apprise, mais la mise en pratique pose un certain nombre de problèmes à 1. Le jeune homme se retourne à la recherche d’un moyen de forcer le casier. Pas la moindre pince en vue, aucun pied de biche, et évidemment pas de clé ni de Joesburg qui pourrait lui indiquer où elle se trouve. Il trouve un reste de tuyau de plomb avec lequel il se met à marteler le cadenas.

De l’autre coté de l’épaisse feuille de métal 7 sent les portes trembler à chaque coup mais garde les mains bien plaquées contre le casier. Son sauveur est là. Ils sont assez proches, malgré l’épaisse plaque de métal, pour que 1 puisse la rassurer directement par la pensée. Ce contact et les coups forment un univers à eux seuls, la chaleur et l’enfermement n’existent plus, elle attend sans impatience la délivrance, sûre que maintenant tout va bien se finir.

1 aimerai en être aussi sûr. Le cadenas est bien trop solide pour qu’il l’écrase, mais il est en train de défoncer les attaches en métal qui le retiennent aux portes du casier. Malheureusement il a pour le moment un autre problème. Freddy est en train de lui braquer un antique fusil à pompe dans les côtes.

1 dit :

« Laissez-nous partir. J’ai fait votre ordinateur. On ne vous veut pas de mal. On veut juste partir. » 

Freddy hésite. Il trouve que l’étranger est une source d’ennui. Même avec l’arme, il faudrait le tenir sous surveillance jour et nuit pour être sûr qu’il ne les assassinerait pas pour sauver la gamine. Et rien ne garantit que la police ne viendrait pas le chercher un jour et saisirait l’ordinateur.

Choisissant la voie de la lâcheté, il jette la clé du cadenas à 1 tout en continuant à le menacer du fusil, au cas où l’autre voudrait se venger. C’est inutile, tout ce qui intéresse 1 c’est de délivrer au plus vite 7 qui se jette dans ses bras. Il la fait passer derrière lui pour la protéger au cas où Freddy changerai d’avis et tirerai malgré tout. Il regarde le vieil homme dans les yeux, sans trop savoir quoi dire, sans comprendre ce qui vient de ce passer.

« Pourquoi vous avez fait tout ça ?

Freddy hausse les épaules et fait une moue désabusée sans faire varier d’un millimètre la ligne de mire de son fusil.

_ C’est la vie mon gars. On fait ce qu’on peut. Dans cette histoire je crois ben que j’ai eu les yeux plus gros que le ventre, t’sais.

Il réfléchit encore quelques minutes tandis que 1 et 7 s’éloignent lentement, 1 gardant toujours le regard fixé sur le fusil et sa petite sœur derrière lui. L’homme conclu en marmonnant du coin de la bouche :

_ Si tu veux aller en ville, faut suivre la route vers le  nord jusqu’à l’autoroute, et pis là tu demandes et tu trouvera bien quelqu’un pour vous prendre en stop. Voilà. »

1 est arrivé à un carrefour dans les piles de carcasse, il se retourne, prend 7 dans ses bras et commence à courir pour échapper à ce fou. Il mettra des années à comprendre pourquoi Freddy a finalement décidé de l’aider.


2 et 6

 

Les Autorités s’occupent de tout. C’est plus ou moins sous-entendu dans l’attitude des humains échappés du laboratoire. Accompagné du message très simple : on obéit en tous points aux Autorités.

Pour 2 ça n’a rien de difficile, non seulement parce qu’elle a toujours vécu de cette façon dans le laboratoire, mais aussi parce qu’elle a un respect presque maladif de la hiérarchie. Evidemment le fait que les cinq septièmes de sa fratrie se soient envolé sans demander l’avis de qui que ce soit ne fait pas vraiment partie des ordres qu’auraient donné les Autorités, mais puisque personne ne leur a demandé ce qu’Elles en penseraient avant, tout va bien. De son point de vue.

Les humains du laboratoire expliquent une partie de leur histoire aux gardes-côte, juste assez pour qu’ils comprennent que ce cas est bien trop gros pour eux et qu’ils appellent le B.A.G.N. (Bureau de l’Alliance des Gouvernements du Nord, un organe gouvernemental assez puissant pour suivre les dossiers top secrets, mais pas assez pour décider ce qui oui ou non est top secret.). Le B.A.G.N. appelle à son tour le service de la défense. De coup de fil en coup de fil ils remontent dans la hiérarchie, jusqu’à tomber sur quelqu’un qui connaît l’existence du laboratoire et du "projet Techs +". C’est cette personne qui leur ordonne de veiller par tous les moyens à ce qu’il n’arrive rien aux sept précieuses armes organiques, cette personne qui donne les ordres pour qu’elles soient rapatriées au plus vite dans un autre laboratoire appartenant au même groupe que l’ancien, et cette personne qui s’étrangle à moitié en apprenant qu’il ne reste plus que deux Techs. Non, les autres ne sont pas morts, ils avaient même l’air d’aller bien quand ils sont partis. Mais ils sont, voilà, partis. Sans que les radars ni les programmes dernier cri du Réseau ne puissent les repérer. Ils se sont volatilisés dans la nature. Oui, ils ressemblaient à des enfants ordinaires, quoique le plus grand soit déjà adulte. Non, personne n’a la moindre idée de ce qu’ils sont devenus.

2 tient 6 sur ses genoux et le berce, toute son attention concentrée sur ces échanges téléphoniques qu’elle suit grâce au Réseau. Un Réseau immense et surpuissant dans lequel elle aimerai plonger. Dans lequel elle se noierait à coup sûr. Pour le moment elle suit les appels comme des fils conducteurs et évite de penser au reste – une seule pensée maladroite et elle partirai loin de son but, à un moment où elle doit plus que tout être vigilante.

Au milieu des Autorités diverses et variées qui discutent, se disputent, écartent les journalistes et tentent de trouver une solution avantageuse pour leur secteur, les gardes-côte qui les ont intercepté au début sont gentiment mais fermement mis de coté, comprenant simplement que cette affaire les dépasse totalement. L’un d’entre eux, pour ne pas se sentir inutile, a organisé une distribution de boissons chaudes et de couvertures parmi les rescapés du laboratoire, une attention de plus en plus appréciée à mesure que les heures passent et que rien n’est décidé. D’après ce que 2 arrive à capter, l’urgence pour eux est apparemment de rattraper 1, 3, 4, 5, et 7. L’un des mystérieux bureaux de l’Alliance possède même des enregistrements d’eux et commence à les distribuer. 2 l’arrête en créant autour de son ordinateur un programme simple mais solide qui empêche toute information visuelle sur leur compte de circuler. S’ils veulent mettre la main sur les autres Techs, il faudra d’abord qu’ils lui prouvent à elle qu’ils sont dignes de confiance.

Pour le moment les membres du laboratoire lui parlent de temps en temps, essayant de la rassurer sans lui poser de questions, et les autres l’ignorent. Ceux qui savent qu’elle est spéciale (même s’ils ignorent tous à quel point elle l’est et pourquoi) lui adressent de temps en temps des regards lourds de sens et de questions. Ils ne la laisseront pas filer comme ça. Et 6 non plus – même s’il s’est appliqué avec succès à battre son propre record du petit garçon le plus adorable possible. Lorsque 2 a commencé à écouter au Réseau et qu’il a eu la conviction qu’elle prenait les choses en main, rassuré, il s’est mis à circuler entre les gens, pouce dans la bouche et regard innocent levé vers les adultes. Il a ainsi récolté deux tasses de chocolat chaud, trois caresses sur la tête, de nombreux mots rassurants, quelques questions sur ses parents et ce qu’il faisait là qu’il a totalement ignorées, et un paquet de bonbons donné par un policier qui en grignote souvent depuis qu’il a arrêté de fumer. Il n’a pas entamé le paquet parce c’est mal de manger entre les repas, même si c’est l’heure du petit déjeuner depuis longtemps et que rien n’est arrivé. L’interdit des adultes par rapport aux bonbons lui a rappelé la routine du laboratoire. C’est à ce moment-là qu’il est venu sur les genoux de sa sœur et lui a passé un bras autour du coup, serrant le sachet de bonbons contre lui de l’autre main comme si c’était un talisman magique. 6 croit très fort à la magie. Même s’il sait que les bonbons ne sont pas de bons ingrédients pour lancer un sort, il fait semblant, ça le rassure.

Surtout maintenant que tous les adultes savent que lui aussi est spécial et qu’ils le regardent comme un extraterrestre. Avec un peu plus de pitié que sa sœur, quand même. L’appariement petit garçon/arme organique top secrète a du mal à passer.

 

Mr Edmund n’est pas un militaire, mais les généraux lui obéissent. Ainsi que les directeurs du B.A.G.N. De même que les conseillers les plus proches du président de l’Alliance. Il a également de nombreux amis dans diverses entreprises tout prêts à lui rendre service.

Très peu de gens connaissent l’existence de Mr Edmund et ceux capables de le situer dans la hiérarchie volontairement obscure des services secrets sont encore moins nombreux. Il a suivi le projet Tech + depuis sa création.

C’est lui qui organise une réunion d’urgence avec Mrs Tsrak et Mr Kanrish, respectivement la directrice de la SRAM et le vice-président de l’Alliance du Nord. Cette réunion se fait par téléconférence cryptée, un blindage indestructible, ou du moins qui l’est pour des humains. L’arrivée des Techs risque bien de changer la donne. Ce qui était prévu, mais certainement pas aussi vite, et certainement pas sans leur contrôle avisé à tous les trois. L’un des pions a fait des siennes, ce qui ne serait pas grave si les Techs n’en avaient pas fait à leur tête eux aussi et ne s’étaient pas tout simplement évaporés dans la nature. Ce qui les concerne au plus haut point tous les trois : Mr Edmund parce qu’il a avancé les crédits nécessaires à la réalisation du projet, Mr Kanrish parce que l’Alliance est la propriétaire officielle des Techs, et Mrs Tsrak parce que la SRAM est la seule compagnie capable de créer de la matière tech et la propriétaire officieuse des Techs. C’est de loin la plus furieuse des trois, ce qu’elle fait savoir en choisissant avec soin le moindre de ses mots et en articulant exagérément. Mrs Tsrak aurait fait une mauvaise joueuse de poker. Elle soupçonne Mr Edmund d’être au courant depuis le début de l’attaque surprise du laboratoire et de savoir où sont les Techs évadés et ça se sent.

Quand à Mr Kanrish, il est plus ou moins persuadé que Mr Edmund et Mrs Tsrak ont fait alliance pour enlever à son bureau le peu d’influence qu’il avait encore sur les Techs. Pour le moment se sont ses hommes qui détiennent deux des précieux enfants et il n’a pas l’intention de négliger un atout pareil. Au fur et à mesure du projet, il a vu les membres du laboratoire qui étaient fidèles aux différents organes gouvernementaux se faire évincer de l’équipe et se faire parfois remplacé par des hommes fidèles à ses deux rivaux. Bien sûr, il restait toujours Milley et Stones, irremplaçables génies, créateurs de l’ADN humain en tech, mais ils avaient tendance à ne plus se souvenir à qui ils devaient rendre des comptes et surtout à décider eux-même de l’orientation que devaient prendre leurs recherches. Des gêneurs hélas indispensables qu’il lui faut également retrouver au plus vite.

Au final ils décident tous les trois de rapatrier 2 et 6 dans un autre de leurs laboratoires et d’en faire autant avec les autres dès qu’ils seront retrouvés. Ils décident aussi de leur donner un nouveau référentiel contrôlable, c’est à dire quelqu’un à qui ils s’attacheraient et qui les encouragerai à obéir, tout en obéissant lui-même à leurs ordres. Quand au reste du contenu de cette réunion, il ne s’agit pas réellement de décisions, mais plutôt de suggestions, de questions, de menaces plus ou moins voilées, d’arrangements et de mensonges, le tout aussi subtil et poli qu’on serait en droit de l’attendre de personnes aussi éminentes. Le contenu de cette réunion aurait intéressé 2 et les autres Techs au plus haut point. Hélas pour eux, 2 était occupée ailleurs et ne s’était pas aperçue que c’était là, dans cette petite bulle cryptée qu’elle n’a pas pris la peine d’examiner, que leur propriétaires discutaient de leur sort.

 

On les sépare des employés du laboratoire et on les fait monter dans un avion préparé spécialement pour eux. Un avion militaire d’où descendent des soldats. 6 envoie un message catastrophé à sa grande sœur : Ils nous ont retrouvés ! Ils veulent nous reprendre ! 2 est assez secouée elle-même par cette vision mais elle le calme et explique ce ne sont pas les mêmes soldats. Ceux-là sont avec nous. Ce sont des soldats de l’Alliance, ceux qui nous ont créés.

Des gentils alors ?

C’est ça. Ils sont dans notre camp.

Pourquoi ils ne sont pas venu nous protéger des méchants ?

Ils étaient trop loin, ils ne savaient pas. Maintenant ils nous protègent au cas où les autres reviendraient.

On ne peut pas mentir entre Techs. Mais on peut cacher certaines choses, enfermer certaines pensées et certaines informations à double tour dans certains coins de son esprit. 6 sait que sa sœur ne lui dit pas tout, il sent son inquiétude sans savoir d’où elle vient. Les soldats approchent et entament une longue discussion avec les policiers, les inspecteurs du B.A.G.N. et les agents incognitos, chacun obéissant à un chef différent et voulant tirer l’intérêt de l’opération sur son service. Le petit garçon écoute ce que tous ces gens se disent sur le Réseau. Il cherche surtout ce qu’on veut faire d’eux et signale le message à 2 : les militaires ont ordre de leur mettre des menottes non-tech pour être sûrs qu’ils ne s’échappent pas. Je ne veux pas aller avec eux ! s’écrie 6.

La jeune fille regarde à la fois le plan de vol et les mesures de sécurité qu’on a prévu à leur encontre et décide que ça commence à bien faire. Hors de question de laisser ces gens la ranger dans un coin sans lui demander son avis sur ce qu’elle compte devenir. Elle dit à 6 : Regarde bien ce que je fais. Essaye d’obéir aux adultes, mais quand ils se mettent vraiment à déconner, il faut prendre les choses en main. Suivie de 6 elle dépose un autre message au responsable militaire interdisant formellement de limiter en quoi que ce soit leur liberté. Quand à ce nouveau laboratoire, pourquoi pas, mais pas tout de suite. Elle a bien l’intention de parler à leur chef, une vraie discussion où on écoute aussi ce qu’elle a à dire, et puisque personne ne semble être d’accord sur l’identité du chef en question, elle choisit celui qui est en théorie au sommet de la hiérarchie : le Président de l’Alliance du Nord. Incrédules, les hommes consultent leurs machines et vérifient les uns auprès des autres, mais aucun doute, ils reçoivent tous des ordres leur indiquant d’emmener les deux Techs au siège du gouvernement et tout de suite. Et de leur donner à manger et des vêtements. 6 a bien appris la leçon : 2 sait obtenir ce qu’elle veut même quand aucun adulte ne se donne la peine de l’écouter. Ce qui est, pour le garçon, très rassurant.

Par Luma - Publié dans : Les Techs (roman SF)
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Lundi 29 septembre 2008

Ils attendent à nouveau mais cette fois sont beaucoup plus proches de leur but et beaucoup plus confortablement installés. 6 s’est endormi sur l’épaule de 2 qui reste parfaitement immobile, espionnant une fois de plus les conversations. Après qu’ils soient arrivés à bon port elle a libéré les machines des faux messages qu’elle leur avait envoyé et chaque membre avait pu discuter réellement avec son chef. Ils savent donc tous qu’ils ont été roulés et 2 a bien l’intention d’expliquer au président que oui, c’est bien elle qui a fait ça, et pour la bonne cause. Elle pense qu’il comprendra.

C’est à présent les employés du palais (non, de la maison présidentielle, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à un palais) qui subissent ses faux messages. Mais ici la sécurité est bien plus serrée que dans l’avion : les ordres ont à peine suffit à les faire conduire dans ce salon, c’est un humain qui va vérifier en personne le souhait du président, autrement dit la supercherie va rapidement être éventée. 2 regrette à présent d’avoir signé les ordres de son nom. Tant pis.

Elle a réussi à écarter tous les militaires qui les escortaient et quelqu’un (une secrétaire peut-être) lui a demandé si elle n’avait besoin de rien avant de partir. 6 a demandé du chocolat à la femme qui n’a sans doute pas tenu compte de la demande. En tous cas elle n’est pas revenue. 2 sait qu’il y a treize caméras techs dans la pièce, apportant leurs informations à des endroit différents, elle suppose que certaines ont été posées pour protéger le président et d’autres par des espions. Elle pourrait suivre le flux d’images jusqu’à leur destination pour le savoir mais il y a plus intéressant pour elle : elle peut suivre directement ce qui se dit dans le bureau présidentiel.

Quand elle entend qu’ils vont chercher des armes non-techs pour les enfermer, elle décide qu’il lui faut à nouveau agir si elle ne veut pas laisser l’occasion d’enfin s’expliquer lui passer sous le nez. Elle réveille doucement 6 et se lève. Les portes du salon sont verrouillées par un code tech. Elle les ouvre. Les gardes du corps qu’elle croise sont équipés d’armes techs. Elle les écarte. Porte après porte, arme après arme, elle s’ouvre un chemin dans le saint des saint sans la moindre violence, effaçant les messages d’alerte au fur et à mesure qu’ils sont émis, utilisant les systèmes de sécurité pour empêcher qui que soit de lui barrer la route, et remettant soigneusement tout en place après son passage. 2 et 6 entrent dans le bureau du président qui se lève. A ses cotés, des gens, sans doute des conseillers, des ministres, des sénateurs, des agents publicitaires, allez savoir. 6 se colle contre la jambe de sa sœur, met son pouce dans sa bouche et s’applique à avoir le plus petit et le plus inoffensif possible – sans perdre une miette du spectacle des hommes les plus puissants du monde ridiculement stupéfaits.

Mr. Kanrish est le premier à se ressaisir. Il demande :

_ Vous êtes nos jeunes Techs, n’est-ce pas ?

_ Oui. Nous devons parler au président.

_ Ma fois, puisque vous êtes là, pourquoi pas ?

Il les guide d’un geste élégant vers deux chaises puis tend la main à 2 en se présentant :

_ Jaôme Kanrish, je suis le vice-président de l’Alliance.

Il sert la main de 2 puis de 6. Derrière lui le président repousse un conseiller qui lui recommande de se méfier et se plante devant les deux Techs, mains sur les hanches, dans une attitude presque provocante. John Miller a été élu au poste de président de l’Alliance du Nord par suffrage universel direct, il plaît pour sa franchise et sa façon de prendre les problèmes à bras le corps. Une fois installé au gouvernement des gens bien placés se sont arrangés pour que les problèmes lui soient présentés de manière à ce qu’il puisse commodément les prendre à bras le corps et uniquement dans la direction voulue, sa politique est donc d’une manière générale efficace. Et surtout, il sait très bien utiliser son image d’homme simple près du peuple pour séduire ses adversaires et endormir la méfiance de ceux qui seraient assez distraits pour oublier qu’il a grandit dans les écoles les plus prestigieuses des Etats-Unis avant d’écumer les universités les plus prestigieuses d’Europe. Il vient d’apprendre l’existence du projet Tech + et n’en a pas saisi toutes les nuances, ce qu’il sait est juste suffisant pour exciter sa convoitise. Il s’adresse aux deux enfants d’une voix que ses conseillers en relation publique appelleraient "assurée et virile", 2 et 6 peu habitués ont l’impression qu’il leur crie dessus :

_ Alors, ce sont eux les fameux humains en tech ?

_ Apparemment, dit Mr. Kanrish avant de se retourner vers les Techs. Voici le président de l’Alliance, vous pouvez lui poser…

2 n’a pas l’intention de le laisser faire la traduction dans ses paroles. Elle se lève et tend sa main vers le président qu’elle regarde droit dans les yeux en disant :

_ Enchanté, je suis la deuxième Tech humaine et on m’appelle 2. Voici 6, mon petit frère.

John Miller hésite une fraction de seconde mais son sourire ne tremble pas. Aucune carrière politique digne de ce nom ne peut se bâtir sans un sourire à toutes épreuves. Il serre la main de 2 et tonne :

_ Content de vous rencontrer ! Vous avez bien fait de venir me voir, je préfère parler directement avec les gens sans passer par toutes ces formalités ridicules ! Alors, c’est quoi votre problème ?

_ Notre maison a été attaquée et nous ignorons ce qui est arrivé à nos parents, monsieur.

2 se demandera toujours comment elle est arrivée jusqu’au bout de cette phrase sans que sa voix tremble.

_ Nous ne savons pas, continue-t-elle, où aller ni ce que nous devons faire. Nous ne savons pas à qui faire confiance. Nous ne savons pas à qui nous appartenons et quelles sont nos libertés. Voilà l’essentiel de notre problème. Monsieur.

6 se lève et se plaque contre la jambe de 2. Il regarde tout autour de lui, ses yeux apparemment perdu dans sa rêverie passent en revue les gens qui sont assez proches pour ne pas perdre une miette des évènements. Il guette leur expression quand ils apprennent la terrible histoire des Techs. Certains n’ont pas l’air surpris. Aucun n’a l’air peiné. Tous paraissent prodigieusement intéressés. Le petit garçon a appris à fixer une image dans sa mémoire pour permettre aux autres de la regarder et il sait que celle-ci sera utile à sa sœur. Pour l’instant 2 regarde toujours le président droit dans les yeux. Elle a fait de son mieux et attend qu’il vienne à son secours.

Tout ça dépasse un peu John Miller. Bien sûr, c’est facile pour lui de céder à la pitié et d’adopter ces deux enfants, de les protéger et surtout de découvrir ce qui les rend si précieux (ses hommes lui ont appris que son vice-président s’y intéressait et il le connaît assez pour savoir que Mr Kanrish ne s’intéresse jamais à quelque chose d’inutile). Mais il préfère ne pas prendre de décision avant d’avoir tous les éléments en main, et là il lui en manque cruellement. Sa paranoïa aiguisée par des années de carrière politique lui souffle qu’il vaut mieux éviter de tisser des liens trop proche de créatures qui sont à moitié humaines et à moitié machines – pour ce qu’il a compris – et qui parviennent à entrer dans son bureau comme dans un moulin. Il n’est pas sûr que ces enfants lui obéissent gentiment s’il les contrarie. Il sait que ce n’est pas le cas de ses enfants à lui.

_ Et bien, dit-il pour gagner du temps, je vais étudier la question personnellement et mettre fin à cette situation épouvantable. Vous avez ma parole.

_ Est-ce que c’est à vous que nous devons obéir maintenant ?

_ Oui, bien sûr ! Et vous pouvez me faire confiance pour prendre soin de votre bien-être…

Décidant de profiter de sa position, le président prend 2 et 6 par l’épaule et entame sur son plus beau ton "spécial discours" :

_ Car moi qui suis comme un père pour tous mes citoyens, je serais un père pour vous aussi…

_ Est-ce que vous allez nous considérer comme des citoyens ? Ou comme des outils ?

John Miller n’a pas l’habitude qu’on lui coupe la parole, surtout d’un ton aussi sec. Au contraire, plus ses adversaires préparent un coup rude, plus ils sont suaves. La réponse à cette question n’est pas facile : il considère tous les citoyens comme des outils qui lui offrent le pouvoir et ne l’avouerai jamais en public.

Eve Hindgam, son attachée en relations publiques, intervient délicatement :

_ En tant que défenseur de la démocratie, vous ne pouvez tout simplement pas leur refuser le droit à la citoyenneté. Etant donné qu’ils sont mineurs, on peut considérer l’Alliance dans son ensemble comme leur responsable familial.

_ Mais à quel pays appartiennent-ils ? demande un conseiller. On ne peut pas appartenir à l’Alliance sans nationalité !

_ Qui les a créé ? demande un autre.

Les uns après les autres, tous les occupants du bureau commencent à discuter et à se disputer pour savoir ce qu’il convient de faire des deux Techs. Rares sont ceux qui savent exactement ce qu’ils sont et ceux-là le cachent bien.

2 commence à désespérer, elle qui était venue chercher des réponses, elle ne trouve ici que de l’incompréhension et davantage encore de questions. Petit à petit la colère monte. Ces gens… ils calculent leur intérêt en terme d’image, de pouvoir et d’argent, oubliant qu’ils sont devant deux orphelins perdus. Mais pas tous. Eve Hindgam leur adresse un sourire compatissant et dit à 2 : « Ne t’en fais pas, on va trouver une solution. » Après quoi elle repart dans la discussion, bataillant ferme pour que le président fasse une adoption publique des Techs, assurant que ce serait le meilleur moyen pour les utiliser sans que transparaisse cette détestable image "d’outil humain". La paranoïa publique est assez forte pour ne pas en rajouter en dévoilant tous les détails du projet Tech + : les gens ne retiendraient que "laboratoire", "expériences" et "enfants". Une association explosive dans l’esprit des foules.

Autour d’eux d’autres avis bataillent, chacun se rappelant de temps en temps (souvent après un coup d’œil plutôt angoissé vers les deux enfants qui se sont rassis) de bien préciser en quoi son idée serait l’idéal pour leur bien-être. 2 n’aime pas intervenir quand on ne le lui a pas demandé mais la colère et l’angoisse montent en elle et s’ils ne lui rendent pas bientôt leur attention pleine et entière, elle va prendre possession de l’arme tech d’un des gardes du corps et tirer un ou deux coups en l’air, histoire qu’ils se rappellent que non seulement elle est là mais qu’en plus elle peut donner une opinion très précieuse pour la suite des opérations.

Est-ce que tu veux que je pleure ? lui propose aimablement 6 qui a senti la tension de sa sœur. Elle a protégé ses pensées mais ses sentiments lui ont échappés, et bien sûr il les a captés. Elle a tenté de lui apprendre que ce n’était pas correct de pleurer pour manipuler les adultes, mais elle préfère éviter d’utiliser la violence devant lui tant qu’il reste une autre solution. Il n’a déjà pas peur de grand-chose et elle n’a pas envie de se retrouver avec une autre tête brûlée dans la famille – 5 suffit déjà largement.

Vas-y lui dit-elle. Après tout, c’est un moyen comme un autre d’attirer l’attention sans menacer ceux qui proposent plus ou moins de les adopter. Et s’ils sont assez cyniques et égoïstes pour être indifférents à l’avalanche de larmes d’un petit garçon, alors elle va peut-être décider de prendre ses jambes à son cou et d’aller rejoindre les autres.

Pour être indifférent aux pleurs de 6, il faudrait non seulement être cynique et égoïste, mais en plus quasiment sourd. Pour l’enfant, pleurer est un moyen d’obtenir ce qu’il veut et même s’il n’en abuse pas auprès des gens qu’il aime vraiment, il sait en faire un véritable spectacle pour les autres. A l’entendre quelqu’un vient de lui arracher la jambe. Une par une, les conversations se taisent et les têtes se tournent vers eux. Une fois que 2 est sûre d’être écoutée, elle demande mentalement à 6 d’arrêter, ce qu’il fait dans un ultime reniflement pathétique avant de s’essuyer le nez sur la veste de sa sœur.

S’adressant à tout le groupe cette fois, la jeune fille dit :

_ Bien. Maintenant je vous rappelle que c’est nous qui allons décider de ce que nous allons choisir dans vos propositions. Nous voulons un foyer et nous voulons remplir notre rôle : nos pères nous ont créés pour protéger et servir les humains et c’est la mission que nous voulons accomplir. Bon sang, vous devriez être content au lieu de couper les cheveux en quatre et de vouloir nous enfermer dans un trou au fin fond de nulle part !

John Miller prend le temps de la toiser sévèrement avant de dire :

_ Mademoiselle, je crois que vous êtes venue trouver ici quelqu’un qui veille sur vous et c’est bien ce que j’ai l’intention d’être. Vous êtes encore trop jeune pour comprendre le poids de ces réflexions alors attendez bien sagement dans votre coin. Je vous promets de veiller au mieux sur vos intérêts ! Je prendrais dorénavant toutes les décisions qui vous concernent personnellement. Je représente l’Alliance qui vous a créé ! »

Si seulement 2 avait l’idée du début d’une autre solution, elle pourrait argumenter… C’est alors qu’elle réalise qu’après tout elle est venue pour qu’on lui dise exactement ça, que quelqu’un de haut placé dise qu’il est responsable d’eux et qu’il se charge de tout. Mais elle s’attendait stupidement à rencontrer quelqu’un qui saurait tout d’eux et les accueillerai à bras ouvert, qui les consolerait et leur promettrait que tout va bien se passer, en un mot quelqu’un qui les aimerait et qu’eux aimeraient comme les professeurs Milley et Stones. Se livrer corps et âme à ce type, lui confier aveuglément 6, alors que lui et ses proches considèrent les Techs comme… une affaire, des outils, quelque chose d’obscurément menaçant mais incapable de se rendre compte de sa propre valeur et encore moins de naviguer dans les eaux troubles des intérêts humains. Non. Elle ne veut pas.

Elle traduit ce qu’elle vient d’entendre à 6 qui à son âge se laisse encore facilement embrouiller par les mots. Elle lui expose la situation en faits simples et concrets. L’avis de 6 est de suivre le mouvement et de veiller au grain : ils ne peuvent pas les enfermer ni leur faire de mal sans en parler entre eux donc utiliser du matériel tech donc que 2 puisse les en empêcher. La jeune fille sourit, touchée par cette confiance. Pour sa part, elle estime que si quelqu’un veut vraiment leur faire du mal, il lui suffit de fouiller son grenier à la recherche d’antique matériel non-tech et de se mêler à eux sans prévenir qui que soit de ses intentions. Non, le mieux serait que personne n’ait intérêt à leur faire du mal. Après tout ils ont du pouvoir dans ce monde, c’est bien pour ça qu’ils existent.

Il leur faut un protecteur puissant, le président de l’Alliance des Gouvernements du Nord est techniquement l’homme le plus puissant du monde, autant y aller.

John Miller se demande bien pourquoi 2 reste de longues secondes dans un silence gênant, le regard figé, mais elle lui serre la main et accepte sa proposition. 6 aussi. Il ne comprend pas pourquoi la jeune fille a des larmes qui perlent au coin des yeux et pourquoi le petit garçon lui serre gentiment le bras dans un geste de réconfort. Mais au moins il comprend en la voyant serrer l’enfant dans ses bras qu’il faudra s’y prendre avec douceur et diplomatie pour séparer ces deux-là.

 

Le président a beau prendre personnellement les choses en main, techniquement ils sont confiés à Andrew Burther en attendant d’avoir une position définie dans le système. Burther n’a pas vraiment une haute position dans la hiérarchie du B.A.G.N. mais il a été dans la même école que le président et il a un diplôme de biologie, c’est pourquoi il a été choisi pour s’occuper de deux membres de la nouvelle race humaine. A l’heure qu’il est les seuls qui avaient prévu quel type de personne serait le plus adéquat pour s’occuper des jeunes Techs font profil bas et gardent leurs informations pour eux, laissant ceux qui ignorent tout se lancer à l’aveuglette. Burther ne posséde sur son C.V. aucun élément qui le désigne pour cette mission mais il est aussi capable qu’un autre de veiller à l’installation d’une adolescente et d’un enfant et d’assurer la liaison entre eux et l’autorité gouvernementale.

Personne ne lui a donné l’ordre de les rebaptiser, mais il a entendu dire qu’il y avait des attaques contre les Techs, il leur faut donc un nouveau nom de code pour leur assurer au moins la plus élémentaire des protections, et puisqu’ils n’en possédent pas autant leur donner au moins un prénom normal. Après tout, Burther connait un certain nombre d’armes baptisées Mary ou Big Penny ; sur les deux Techs ça choquera moins.

Et depuis qu’ils sont installés dans leur chambre (dans une zone très sécurisée d’un immeuble appartenant au B.A.G.N.) ils restent immobiles, apparemment perdus dans leurs pensées. Ils lui font un peu peur même s’il refuserait de l’avouer sur la chaise électrique. L’une des facettes – plutôt vagues à la réflexion – de sa tâche est d’établir un contact avec eux et de leur inspirer confiance pour qu’ils suivent ses directives sans se faire prier. Il s’était imaginé que ce serait simple. Cette histoire de nom lui fournit au moins une excuse pour bavarder.

Il frappe à la porte avant d’entrer, un détail qui a son importance et Burther n’est pas homme à ignorer cette importance. Il voit sur l’écran vidéo que 2 se redresse, après quoi elle prononce la formule consacrée : « Entrez ! » Burther entre, il a tenu à ce que rien ne soit verrouillé entre la chambre et le reste de la zone (même si la zone elle est sous surveillance de plusieurs corps d’élites armés de matériel non-tech) pour leur donner une illusion de liberté. L’homme est l’heureux père de deux adolescents et ce genre de technique marche très bien avec eux.

_ Bonjour.

Un autre détail qui le pousse à leur donner des prénoms : il n’arrive pas à se résoudre à les appeler 2 et 6, et encore moins "les enfants". Il a beau se répéter que ce ne sont que des syllabes comme les autres, ça coince – difficile d’établir un contact allant jusqu’à la confiance dans ces conditions.

_ Vous faisiez quoi ? demande-t-il, curieux.

_ On discutait avec nos frères et sœurs.

_ Par le Réseau ? Vous pouvez penser dans le Réseau ?

_ C’est ça. C’est pour ça qu’on est spéciaux.

_ Oh. Et eux, ils…

Burther meurt d’envie de leur demander où sont les autres précieux Techs, une information pareille seraient un ascenseur express dans sa carrière. Le problème c’est que non seulement 2 ne le lui dirait pas, mais en plus qu’elle se méfierai. Il continue donc en disant :

_ ils vont bien ?

_ 3, 4 et 5 vont bien apparemment. 1 et 7 ne se sont pas encore connectés.

_ Oh. Vous êtes inquiets ?

2 regarde fugitivement 6 qui regarde consciencieusement Burther.

_ Un peu, avoue-t-elle. Tout est chamboulé autour de nous, on ne sait plus quoi faire ni comment se défendre.

L’espace d’un instant l’homme a pitié d’elle, d’une certaine manière. Et du petit aussi bien sûr. Il redémarre sur un détail qui l’a surpris :

_ Vous êtes tous frères et sœurs ? Même vous deux ?

6 ne comprend pas l’étonnement de Burther. Evidemment, tiens, qu’ils sont tous frères et sœurs, ils sont les Techs, les seuls. 2 elle comprend.

Lors de la création de l’ADN humain en tech s’est posé un certain nombre de questions éthiques. Un grand nombre, en fait, assez d’interrogations sans réponses pour alimenter des siècles de débats philosophiques, et dans le lot personne ne trouvait très important la question : ADN humain oui, mais de quel humain exactement ?

Les professeurs Milley et Stones avaient bien l’intention de créer une nouvelle espèce humaines issue de l’ancienne : pas question de laisser d’antiques divisions raciales empêcher le codage tech d’une partie de l’humanité sous prétexte que cette partie précisément n’avait aucun pouvoir sur le monde. Ils avaient codé ce qui était en théorie toutes les combinaisons possibles d’ADN humain viable et avaient sélectionné ceux de chaque enfant au hasard.

Le hasard faisant parfois de drôles de choses, 2 a la peau très sombre et 6 la peau très claire, les autres s’étalonnant à différents degrés entre eux. Il est donc difficile pour quelqu’un d’extérieur de les prendre spontanément pour un frère et une sœur. 2 a un visage fin mal mit en valeur par ses cheveux crépus coupés court, elle est presque petite pour son âge mais a déjà une silhouette de femme – de jolie femme d’ailleurs. 6 a des centaines de taches de rousseur brunes sur le visage, le dos et les épaules, il a des cheveux châtains doré et des yeux verts, des yeux juste un tout petit peu trop grands. Il est mince et grand pour son âge, les coudes et les genoux trop saillants. Physiquement, 2 et 6 sont les plus dissemblables des sept Techs.

_ Oui, répond 2 sans se donner la peine de tout expliquer, nous sommes frère et sœur.

Silence. Comprenant qu’il n’aura pas plus de détails mais n’osant pas pousser plus loin si vite, Burther se décide enfin à entrer dans le vif du sujet :

_ Pour votre protection, on va vous donner des noms de code. Je me suis dit que ça serait plus agréable pour vous que ce soit des noms faciles à porter, comme des prénoms normaux.

Il va nous appeler Norma et Norman souffle 6 à 2 qui se retient de pouffer. L’enfant est pourtant à moitié sérieux, il sait que 6 n’est pas un prénom "normal" mais ne sait pas ce qui, dans l’immensité des possibilités de prénom, est normal ou anormal.

2 demande à son frère Ça ne te ferait pas plaisir d’avoir un prénom d’humain comme tous les petits garçons ?

Il réfléchit quelques secondes puis dit Je peux m’appeler Casper ? 2 ignore lequel de leurs surveillants lui a raconté des histoires de Casper le fantôme, un héros datant du siècle dernier dont les aventures terribles et effrayantes le fascine totalement. Elle lui répond qu’il vaut mieux laisser Mr Burther choisir – et si lui les laisse choisir, elle essayera la diplomatie pour convaincre son petit frère de ne pas se baptiser d’un nom de fantôme. En fait, cette idée de nouveaux noms lui plaît bien.

Revenant à la conversation orale, elle répond :

_ On est d’accord. C’est une bonne idée. Merci.

Le regard étonné de Burther passe de l’un à l’autre.

_ Vous avez discuté entre vous ? Par la pensée ?

_ Oui. On fait ça tout le temps. On ne vous a pas prévenu ?

_ Heu… Non.

_ On aurait dû.

_ Bien sûr, bien sûr… Evitez tout de même de montrer vos caractéristiques à tout le monde. Je dois les connaître puisque je suis votre responsable mais pour les autres vous devez avoir mon aval ou celui du président – il se rend compte que son discours est un peu trop directif et radoucit le ton – Je suis désolé d’avoir à vous donner des ordres comme ça mais vous comprenez, nous sommes encore en train de chercher qui vous veut du mal et nous ne sommes pas sûr de pouvoir vous protéger si quelqu’un de mal intentionné savait pour vos talents…

_ Et je suppose que la garde armée autour de notre zone est là pour nous protéger ? demande 2 avec dans la voix juste assez de distance ironique pour bien faire comprendre qu’elle n’est pas née de la dernière pluie.

Burther se sent mal à l’aise. Elle sait donc elle a trouvé un accès vers les caméras de sécurité. On les a pourtant remplacées par des caméras non-tech… lesquelles sont reliés à l’ordinateur du système de sécurité, un ordinateur tech bien sûr. Comprenant qu’il est en première ligne devant des créatures beaucoup plus dangereuses qu’on ne le lui avait dit, il ressent l’envie pressante de mettre quelques portes blindées entre eux et lui. Il comprend mieux maintenant pourquoi on lui a dit de les mettre en confiance et de transmettre les directives gouvernementales : mieux vaut ne pas être à leur portée quand ils se mettent en colère dans un environnement trop tech. La nervosité de Burther augmente d’un coup lorsqu’il se rappelle qu’il porte en ce moment même une cravate tech (heureusement son costume n’est qu’une imitation, il ne possède qu’un costume entièrement tech et bien sûr hors de prix, qu’il garde pour les grandes occasions).

Mais il leur a dit qu’il allait leur donner des noms, ça paraîtrait très suspect s’il filait maintenant.

_ Les gardes sont là pour de nombreuses raisons, ne vous en faites pas ils obéissent au président et ne vous feront aucun mal. Vous avez ma parole. Bon. Pour ces noms de code, toi – dit-il en désignant 2 – tu seras Betsie…

_ Comme le prénom qui ressemble le plus à Bêta ce qui est le code classique désignant le chiffre deux ? demande gentiment 2.

Enfin, elle le demande en souriant.

Burther a soudain très peur qu’elle soit capable de lire dans ses pensées à lui : c’est exactement le raisonnement qu’il a machinalement suivi. 2 le voit et tente de désamorcer la situation :

_ Nous avons beaucoup travaillés sur les codes au labo, c’est pour ça. Mais Betsie je trouve ça très bien. Ne vous en faites pas.

_ Et bien tant mieux… Et pour le petit, j’ai pensé à Steven. Ça vous va ?

_ Pourquoi Steven ? demande 2 en espérant que ce sera une assez bonne raison pour convaincre 6.

Sa question rassure Burther. Non, ils ne lisent pas dans ses pensées. Il a choisit Steven parce que c’était le prénom de son joueur de baseball préféré étant enfant, une relation que personne ne pourrait trouver. Ce qu’il leur explique d’un ton plutôt suffisant. Puis il s’en va demander au plus vite des renseignements sur ses étranges pensionnaires et faire installer une chambre non-tech où il les fera déménager très bientôt.

Moi, j’aurais préféré Casper boude 6. Quoiqu’il ne boude pas très fort, comme d’habitude il prend les évènements comme ils viennent et se contente de signaler ce qu’il en pense.

J’aime autant qu’on ne te prenne pas pour ce fantôme bizarre.

On retourne dans la pieuvre voir si les autres sont là ?

Non, si tu continues tu vas avoir la migraine, tu n’es pas encore assez fort pour faire ce genre de voyage aussi souvent.

Et toi ?

Je vais regarder d’où vient ce type, Burther. Et les autres. Je trouve énormément d’infos partout mais c’est long à trier.

Ils sont méchants ?

Ne t’inquiète pas, ils veulent qu’on aille bien. Et puis s’il y a un problème je sais comment sortir d’ici. On est parfaitement libres.

En attendant que sa sœur ait achevé son travail, 6 commence à explorer le carton de jouets qu’on a mis à sa disposition. A sa grande joie il trouve un ensemble de construction. Au moins il va passer agréablement une heure ou deux, en ce moment c’est toujours ça de gagné.

Par Luma - Publié dans : Les Techs (roman SF)
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Lundi 29 septembre 2008

3, 4 et 5 

 

Les trois enfants sont partis vers la ville et eux ne tardent pas à croiser une autoroute. Ils s’arrêtent.

On fait du stop ? propose 4.

Pas sur une autoroute rappelle 3. Ils ont tous reçus moins de cours sur le fonctionnement du monde extérieur que 1 et 2 mais ceux-ci leur ont transmis à peu près tout ce qu’ils savaient. Ça fait un beaucoup de choses à assimiler d’un coup.

Sans rien dire, 5 fixe le flot de voitures du regard. La nuit a été rude et la journée qui s’annonce promet d’être pire. Elle et 4 ont souvent pensé à partir du laboratoire, pas pour s’enfuir mais pour explorer un peu ce fameux monde dont tout le monde leur parle. Bien sûr c’était impossible, ils se contentaient de faire des plans sur la comète de tout ce qu’ils verraient et tout ce qu’ils réussiraient à faire, des gens qu’ils rencontreraient et avec qui ils deviendrait sans doute amis. Ils savaient qu’il y avait des gens dangereux à l’extérieur, les fameux "méchants" qu’ils devraient combattre,  mais pensaient plus ou moins confusément qu’ils étaient identifiables, qu’ils ne pouvaient pas débarquer dans la vie de tous les jours comme ça sans prévenir. Maintenant ils guettent tous plus ou moins l’arrivée de nouveaux soldats. Même s’ils pensent qu’ils ne peuvent pas les avoir suivi jusqu’ici et encore moins les attaquer. Quoique… les seuls humains du coin sont ceux qui circulent sur l’autoroute et ils ont beau être très nombreux ils ne s’apercevraient de rien même si un dinosaure se baladait dans le bois et se mettait à brouter les arbres.

5 sent les ordinateurs de bord tech de chaque voiture, elle sent les fils du Réseau enterrés sous leurs pieds, et autoroute automatique ou pas elle n’aurait aucun mal à arrêter une voiture.

_ Pourquoi je ne le ferais pas ? demande-t-elle à voix basse, plus pour elle-même que pour les autres.

_ Parce que le conducteur risque de ne pas apprécier, répond 3.

_ Qu’est-ce qu’on fait alors ?

_ On est des enfants. Si on demande de l’aide et qu’on ne dit pas qu’on est spéciaux il y aura un paquet de gens pour s’occuper de nous. Normalement.

_ Mais il faut au moins qu’on entre dans la ville, dit 4. Moi je suis d’accord pour qu’on attrape une voiture.

_ Ils peuvent nous mettre en prison, dit 3.

_ Seulement s’ils nous retrouvent. » dit 5.

Ses yeux brillent, ce plan lui plait beaucoup. 4 et 5 prennent chacun une main de 3 pour se connecter mentalement plus facilement avec elle, à eux trois ils décident de la marche à suivre sans perdre de temps à passer par les mots et pour une fois 3 se laisse aller sans trop de réticence.

Ils se remettent en route. La marche est rude pour leurs pieds nus même s’ils passent par des chemins tracés entre les champs pour les différentes machines agricoles, généralement lentes et peu maniables, qui exigent des routes parfaitement lisses et plates. Ils dévorent le paysage des yeux, même 5 qui joue les indifférentes, sans oublier tout de même de suivre plus ou moins le tracé de l’autoroute. De toutes façons la présence du Réseau pulse près d’eux et même s’ils lui ferment leur esprit ils ne peuvent pas l’ignorer, pas plus qu’ils ne peuvent ignorer le soleil qui pointe enfin entre les nuages. Ils n’hésitent jamais entre deux chemins.

Au bout d’une heure ils arrivent en vue d’une aire de repos. Beaucoup de voitures sont garées là, certaines antiques ne possèdent que leur ordinateur en matériau tech, d’autres plus modernes sont dotées de pièces tech – surtout les pneus qui en tech sont increvables – et l’une d’entre elle les attire tous les trois comme un aimant. Elle est presque totalement réalisée en matériau tech. La carrosserie tech bourrée de capteurs divers a presque autant de sensibilité qu’une peau humaine.

JE VEUX PRENDRE CELLE-LA !!!! hurle mentalement 4. 5 n’est pas loin de trépigner elle aussi pour prendre cette voiture. Moins sensible à l’attrait d’un tel engin, 3 les tire par le col de leurs pyjamas pour qu’ils ne se plaquent pas d’une façon suspecte sur la voiture.

« Ils vont nous repérer ! gronde-t-elle.

_ Que dalle, répond 5, on n’a qu’à entrer, même les serrures sont en techs ! On entre et si le type ne va pas dans une ville c’est moi qui conduit ! »

3 regarde autour d’elle. Il y a pas mal de monde mais personne ne prête attention à eux. Peut-être que les gens croient que c’est la voiture de leurs parents. Autant monter – le plus naturellement possible, bien sûr.

_ C’est bon, cachons-nous dedans. »

Pas besoin de le dire deux fois aux petits Techs qui prennent à peine le temps d’ouvrir la porte avant de se précipiter à l’intérieur. Ils s’installent tous les trois sur l’énorme banquette arrière et règlent le chauffage presque machinalement. Il y a un frigo et un minibar dans la voiture que 5 s’apprête à ouvrir quand 3 l’arrête :

« Non, ça serait du vol.

_ On s’en fiche !

_ Les professeurs disent que c’est mal. »

5 referme la bouche et ravale sa réplique. Même si à son avis le propriétaire d’une voiture aussi luxueuse n’est pas à un paquet de chips près, si les professeurs disent que c’est mal, ce n’est pas à remettre en question. Pas devant 3 en tous cas. Pas aujourd’hui. 4 et 5 eux aussi souffrent d’avoir perdu leur maison et leurs parents mais cette émotion est masquée par la nouveauté de ce qui les entoure et la sensation grisante de l’aventure. Ils sentent bien que pour 3 la tristesse est bien plus poignante et ne s’éloigne jamais beaucoup.

5 n’ose pas essayer de la réconforter. Elle ne veut pas penser à tout ça, elle ne veut pas pleurer. 4 pose son bras sur les épaules de 3 et quand elle lui lance un regard interrogateur il se met à bavarder, sur ce qu’ils ont vu, sur ce qu’ils pourraient faire, tout et n’importe quoi qui l’oblige à penser à autre chose. Ça ne marche qu’un peu.

 

Josh Mallone est le propriétaire heureux d’une magnifique marque de voiture de sport sortie il y a tout juste un mois. Il estime qu’il la mérite : à 22 ans il a réussi tout ce qu’il a jamais rêvé d’entreprendre dans sa vie, il est l’acteur principal d’une série dont chaque épisode a plus de spectateurs qu’un film à gros budget d’Hollywood, les innombrables produits dérivés à son effigie lui assure un confort matériel indécent et il n’a qu’à regarder autour de lui pour faire tomber les cœurs. Il revient d’un petit séjour dans sa ville natale, une bourgade figée dans le temps où des gens qui l’avaient connu enfant puis adolescent l’avaient regardé, les yeux ronds, comme si la star E. Rilley elle-même était redescendu du firmament des idoles défuntes pour venir leur chanter un petit air. Beaucoup des gens qui l’avaient méprisé ou simplement ignoré à une époque s’étaient battus pour un de ses autographes. Il avait "modestement" caché sa visite aux médias, sachant bien qu’à peine il avait mis une roue en ville des reporters amateurs avaient commencé à le filmer avant de lancer les images sur le Réseau, ce qui lui ferait dès le lendemain un magnifique coup publicitaire. L’acteur Josh Mallone retourne vers ses racines. Non, le succès n’a pas tourné la tête du jeune play-boy millionnaire…

Tout à ses pensées optimistes, il ne s’aperçoit pas qu’il a pris dans sa superbe voiture trois petits passagers clandestins.

Au bout d’un moment, 4 transmet Il faudrait peut-être qu’on lui dise qu’on est là, non ?

Peut-être pas répond 5. Comme ça c’est plus simple.

Il va bien finir par s’en apercevoir.

Ben, on n’aura qu’à lui faire un beau sourire à ce moment-là.

Silence. A la réflexion, 5 rajoute :

On pourrait quand même lui demander la permission de prendre à manger dans le frigo.

4 ne répond pas. Fouillant un peu plus, 5 s’aperçoit qu’il s’est petit à petit glissé dans les éléments techs de la voiture. Tous les capteurs hypersensibles dont la voiture est truffée permettent à un esprit Tech de se connecter directement sur ce que vit la voiture : 4 ressent son moteur tourner, il sent le vent sur sa carrosserie, la sensation de vitesse des roues, il fonce à 250 km/h le long du chemin tracé par l’ordinateur. Il devient voiture, laissant son corps humain tranquillement installé sur la banquette, un sourire extasié aux lèvres, pour vivre l’expérience la plus extraordinaire de sa vie. 5 le suit, plus prudemment au début, mais très vite elle s’emballe à son tour et entre complètement dans l’engin. A part qu’elle n’aime pas beaucoup suivre docilement le chemin tracé par un autre et prend le contrôle de l’ordinateur de bord.

3 reste donc seule à l’arrière avec les deux corps abandonnés. Ça ne la préoccupe pas beaucoup. Evidemment en ce moment il n’y a rien qui la préoccupe beaucoup. Pas même l’exclamation horrifiée du conducteur à son tableau de bord et ses tentatives désespérées pour reprendre le contrôle de sa voiture alors que celle-ci joue à doubler par la droite un camion par la bande d’intervention d’urgence. 3 regarde par la fenêtre parce qu’il faut bien regarder quelque part et chantonne pour elle-même. Un moment. Le conducteur ne lui inspire aucune pitié – ce n’est qu’un inconnu, un étranger – mais il sort un téléphone et appelle les secours. Comme entrée discrète, c’est apparemment complètement raté, autant essayer de calmer le jeu. Elle se penche vers lui et lui met la main sur l’épaule en disant : « Hé ! »

Josh sursaute et hurle. Il est à cran. Voyant que ce que n’est qu’une gamine, il se passe les nerfs avant même d’avoir eu le temps de réfléchir à la manière dont elle a bien pu monter à bord :

« Qu’est-ce que tu fiches ici toi ? Fous le camps !

_ Quand on sera en ville. Je voulais vous dire de ne pas avoir peur monsieur, on va bien arriver.

_ QUOI ? On est mort fillette, on va crever quand la bagnole va s’exploser sur…argh.

Le dernier mot n’est qu’un gémissement qui jaillit lorsque la voiture évite un pilier de pont en béton, n’y laissant qu’une belle éraflure sur l’aile alors qu’elle roule maintenant à 300 km/h. 4 et 5 adorent tout ce qui va vite. 5 aimeraient bien mettre la voiture uniquement sur ses roues arrières comme une moto mais le châssis bas l’en empêche. Du coup, elle la met sur les deux roues de gauche. Et passe entre deux autres voitures. Josh a mis ses bras devant sa tête dans un geste dérisoire de protection.

3 se dit que sa terreur ne peut pas entièrement venir du fait qu’il n’a plus le contrôle de son propre véhicule. C’est la première fois qu’elle monte dans une voiture mais elle se trouve très secouée. Elle fouille dans sa mémoire – les souvenirs importés d’un autre cerveau sont souvent délicats à maîtriser, surtout pour elle – et retrouve le code de la route. Le nombre d’infractions commises à la seconde voisine avec les énormes dangers qu’ils encourent et elle rappelle 4 et 5 à deux doigts de la panique sortez tout de suite de là !!!

Je me débrouille très bien ! répond 5 qui prend brièvement le contrôle des ordinateurs des autres voitures pour les écarter de son chemin et laisser 4 faire une petite pointe de vitesse.

Les plus grands doivent s’occuper des plus petits. Et les plus petits doivent obéir aux plus grands. 3 préfère ne pas envoyer ses informations sur les accidents de la route à son frère et sa sœur pour ne pas leur faire peur brusquement – ce qui ferait carrément sursauter la voiture et les enverrait tous dans le décor. Elle utilise toute son autorité et son autorité est froide et tranchante, elle a un goût de "parce que je l’ai dit, un point c’est tout". On ne peut pas négocier les décisions de 3 parce que moins elle comprend un règlement, plus elle l’applique à la lettre pour être sûre de ne pas se tromper. 5 commence à rendre le contrôle de l’engin à l’ordinateur de bord. 4 proteste et 3 le laisse jouer dans la voiture tant qu’il n’essaye pas de la conduire.

Lorsque les yeux de 5 perdent leur regard vitreux c’est pour fixer 3 avec colère – celle-ci a intérêt d’avoir une excellente raison de l’avoir ramenée aussi brusquement. 3 lui envoie alors les souvenirs qu’on lui a donné sur les accidents à plus de 200 km/h. 5 sait que 1 et 2 lui ont déjà signalé ça à un moment, et qu’on lui a expliqué que c’est pour ça que les ordinateurs techs sont obligatoires sur toutes les voitures présentes sur l’autoroute. Et elle trouve qu’elle s’en sortait très bien : un humain aurait eu un accident, mais pour elle qui n’a qu’à imaginer un mouvement pour que la voiture et les autres lui obéissent, il n’y avait aucun risque. 3 lui signale alors qu’elle a terrifié le propriétaire légitime de l’engin et que c’était techniquement du vol.

Pas du tout ! Il était toujours dedans ! s’énerve 5.

Il ne contrôlait plus rien, tu lui as volé la conduite de sa voiture.

5 sait qu’elle ne peut pas discuter avec sa sœur de ce genre de trucs et gagner. Elle abandonne en faisant bien sentir qu’elle boude.

A l’avant Josh n’ose plus toucher à rien et regarde à la dérobée derrière lui. Deux petites filles à présent, en pyjama, et un pied dépassant indique la présence d’une troisième. Il se demande s’il n’est pas tout simplement en train de devenir fou.

3 lui dit :

« Tout va bien. On vous demande pardon.

5 n’a pas l’intention de demander pardon et 4 n’est pas en état de le faire, mais ils devraient demander pardon, donc ce n’est pas vraiment un mensonge.

Josh les regarde franchement cette fois. Il murmure :

_ Vous êtes…

Plus rien. Au bout d’un moment 3 décide de l’aider :

_ On est juste des enfants. On voulait aller dans la grande ville monsieur, est-ce que vous voulez bien nous laisser y aller avec vous ?

_ Et nous donner de quoi s’habiller ? précise 5.

Josh se met la tête entre les mains.

_ Putain, mais vous êtes qui, qu’est-ce que vous foutez là… gémit-il.

5 et 3 se connectent rapidement et décident de lui donner des prénoms humains classiques. Tant pis pour les mensonges, ils sont en fuite et doivent se cacher de toutes façons.

_ Moi c’est Victoria, dit 5. Et mon frère là c’est Neil.

Lorsqu’ils s’imaginaient leur fugue, 4 et 5 avaient longuement hésité sur les noms qu’ils se donneraient. Enfin, 5 avait longuement hésité, 4 s’étant décidé pour le prénom du premier astronaute ayant marché sur la lune dès qu’il en avait eu l’idée. 5 avait choisit Victoria parce qu’elle trouvait que c’était un prénom plutôt guerrier pour une fille, annonciateur de victoires donc de combats, et que c’était le nom d’une reine qu’elle imaginait redoutable. Elle ne s’était pas donné la peine de chercher ce qu’il en était vraiment.

Elle attend que 3 trouve de quoi se présenter à son tour.

_ Moi c’est Nora, annonce-t-elle l’air de rien.

De quoi ? De quel droit tu choisis ce nom-là ! proteste 5.

Nora est le prénom de la véritable fille du professeur Milley.

Lorsque les Techs avaient découverts son existence ils avaient tous été choqués et avaient eu l’impression d’être trahis par leur propre père. Maintenant, même si le malaise est resté, leurs avis sont plus partagés, les extrêmes étant 3 et 4 : le garçon estime que Nora n’a pas de chance puisque son père s’occupe en permanence d’autres enfants, sa sœur est quand à elle malade de jalousie silencieuse à la seule idée que le Professeur Milley ait une enfant qu’il pourrait considérer davantage comme "sienne" que les Techs. Malgré tout 5 n’aurait jamais pensé qu’elle oserait voler le nom de sa rivale.

3 ne répond pas aux questions outrées de sa sœur et celle-ci décide de ne pas entrer dans son esprit de force. C’est mal de faire ça. 3 continue à expliquer au conducteur qui a l’air de se moquer de leurs prénoms comme de sa première chemise :

_ Nous sommes montés dans votre voiture sans votre permission et nous vous demandons pardon mais nous n’avons pas le droit de conduire. Nous avons besoin d’aller en ville. S’il vous plait, gardez-nous.

_ Bon sang… Bon sang… répète Josh.

L’ordinateur émet un bip avant de signaler d’une douce voix féminine : « Vous arrivez à la sortie d’autoroute B34. Vous devrez reprendre le contrôle manuel de la voiture dans moins de cinq minutes. Veuillez vous tenir prêt. Les autoroutes de la SRAM vous remercient de votre confiance et espère que vous avez passé un bon voyage. » Le jeune homme, hébété, regarde l’ordinateur de bord comme s’il ne l’avait jamais vu. Non, il n’a pas passé un bon voyage, et lui qui n’a jamais quitté une autoroute sans entendre ce message en réalise le sens pour la première fois.

_ C’est… à cause de vous que… la bagnole a… a…

Josh n’arrive pas à aller plus loin. L’idée qu’avoir des enfants (même passagers clandestins en pyjama) sur sa banquette arrière puisse l’avoir précipité dans cette envolée aux frontières de la mort est absolument absurde. En même temps, l’idée que des enfants puissent entrer dans la nouvelle marque de la voiture verrouillée sans déclencher l’alarme ni provoquer la moindre trace d’effraction est tout aussi absurde.

3 le regarde tranquillement, sans montrer qu’elle trouve quoi que ce soit d’étrange à cette situation. Elle va répondre qu’effectivement c’est à cause d’eux mais qu’ils promettent de ne plus le faire quand Josh voit son volant bouger tout seul et pousse un couinement surpris. Hagard, il n’a plus l’énergie de paniquer en bonne et due forme et regarde les différents voyants s’allumer sans qu’il ait appuyé sur la moindre touche et la voiture rouler tranquillement là où il avait prévu de la conduire. Elle se passe simplement de sa permission.

3 donne un coup de coude à 5 accompagné du message rend-lui sa voiture c’est du vol !

Je la rendrais quand il regardera où il va tu vois bien qu’il n’arrive pas à conduire tout seul !

Il y arrive quand on ne joue pas avec sa voiture !

Josh prend alors une décision. Après tout, il les a attendu toute sa vie. Il ne pensait pas que ce serait aujourd’hui, dans sa voiture, avec une apparence d’enfants, que les extraterrestres le contacteraient, mais ça ne peut être qu’eux. Il en est sûr maintenant. Il leur jette un regard neuf, plus admiratif et respectueux, moins effrayé. Il demande :

_ Où voulez-vous qu’on aille ?

_ En ville s’il vous plait, répond 3 sans hésiter une seconde.

_ En ville. Bien. Bien. Où ça en ville ? Et quelle ville ?

_ N’importe. Comme ça vous arrange. On ne veut pas déranger.

_ De toutes façons, intervient 5, on est là pour explorer, on va se balader partout. »

Josh pâlit. L’idée que les extraterrestres découvrent certains aspects fort peu reluisants de la Terre l’inquiète. Certains disent qu’ils veulent aider les terriens à mieux vivre et à mieux gouverner leur propre planète… Mais d’autres assurent que s’ils découvrent l’étendue de la bêtise humaine ils veilleront à empêcher l’espèce de se propager à travers l’espace, à coups de désintégration de planète s’il le faut. L’acteur décide de tenter de limiter les dégâts et les invite chez lui. Après quoi il demande timidement à ce qu’on lui rende le contrôle de sa voiture et puisque c’est demandé si gentiment 5 s’exécute de bonne grâce.

 

« Voilà, c’est mon petit chez-moi ! lance Josh sur un ton de fausse modestie.

Il est évident qu’il est en réalité très fier de l’immense maison qui s’illumine à son arrivée. En entrant dans Los Angeles il a bien pris soin de passer par les plus beaux quartiers et les Techs les avaient beaucoup admirés. Mais ce n’est rien d’après lui comparé au quartier des villas de stars dont chacune est un véritable palais. Sa maison à lui mérite sans doute de se faire appeler "mon petit chez-moi" si on la compare à certaines autres, mais elle en jette. Les enfants n’ont connu que le laboratoire qui est très fonctionnel et dont le budget "sécurité" dépasse largement le budget "décoration". Ils savent bien sûr que ce genre de maison existe, mais…

_ C’est un château ! s’exclame 5.

Pierres grises, tourelles, bois massif, l’illusion est parfaite. Josh continue à jouer la modestie :

_ Mais non, ce n’est qu’un petit manoir écossais que j’ai fait importer… Par contre j’ai entièrement fait refaire l’intérieur, je préfère ce qui est moderne.

_ Il y a un fantôme dedans ?

_ Ah ah, qui sait…

_ 6 adorerai cette maison ! lance 5 à 4 qui reste un peu à l’écart.

Le garçon s’est arraché à la voiture trop brusquement. Il a la tête qui tourne et doit lutter contre l’impression tenace qu’il ne devrait pas avoir perdu ses roues. Il redresse la tête, réfléchit quelques secondes et finit par réaliser que oui, sans aucun doute, leur petit frère adorerai cette maison. Il y a même des flambeaux allumés accrochés aux murs. Dommage que le soleil brille tant, ça gâche un peu l’effet. La nuit, cette maison doit être vraiment effrayante.

4 trébuche contre un caillou et 3 lui donne la main. 5 se connecte à lui et lui redonne un peu d’énergie mentale histoire de le requinquer. Il est épuisé mais a les yeux qui brillent et le superbe "petit manoir écossais" n’y est pour rien. 5 n’a aucun mal à deviner quels rêves couvent sous sa petite tête. Un avion tech. Une fusée tech. Une station spatiale tech. De nouveaux corps de métal hypersensibles capable de nager dans l’espace comme un corps humain ne pourra jamais le faire, voyant l’infra-rouge comme l’ultra-violet, touché par les météorites sans ressentir la douleur, fonçant dans le vide infini à des centaines de milliers de kilomètres/heure…

4 a toujours rêvé d’aller dans l’espace. Maintenant qu’il sait ce qu’on ressent par une machine entièrement tech, il veut aller dans l’espace dans un vaisseau tech, ça serait le truc le plus génial qu’il puisse vivre.

Toujours tiré par 3 il entre dans la maison qui, effectivement, est décorée de façon très moderne. En fait, seule la façade vient d’un manoir en pierre. Le reste a été dessiné par les meilleurs architectes d’Hollywood et la mode en ce moment dans ce domaine est aux poutrelles d’acier presque nues. Les murs sont tapissés de fils de Réseau dans un but décoratif, les objets techs sont omniprésents, les sources techs servant  à recharger les appareils électroniques sont habillement cachées dans des bibelots mais les Techs sentent leur présence qui leur donne la chair de poule. Difficile pour eux de rester concentrés dans un environnement pareil. Ils ne prêtent donc aucune attention au bourdonnement du bavardage de Josh qui essaye de leur faire les honneurs de son royaume et les traîne de pièce en pièce. Au passage il croise sa gouvernante à qui il suggère de prendre sa journée et de prévenir le reste du personnel d’en faire autant. Il ne veut pas que qui que ce soit dérange ses invités venus d’ailleurs.

Il finit par les installer dans le salon, tous les trois un peu étourdis posés sur le canapé (tech bien sûr, et s’il leur posait la question ils pourraient lui dire qu’entre les épais coussins sont cachés dix pièces diverse, un reste de nourriture non identifiable et une télécommande). Il s’assoit en face d’eux, sourire un peu nerveux aux lèvres. Lui qui n’a jamais le trac avant de tourner il se sent sur des charbons ardents. Il est sûr que ce sont eux et veut que tout soit parfait. Il ne sait pas ce que c’est que ce "tout", mais "ça" doit être parfait.

« Alors… commence-t-il avant de frapper dans ses mains et de se donner un air plus enthousiaste et dynamique. Alors, vous voilà enfin chez nous. Bien sûr tout le monde n’était pas au courant de votre venue ni de votre existence dans certains cas mais soyez sûr que tous ceux qui vous attendaient vous souhaitent la bienvenue !

Voilà qui fait plaisir à entendre et même 3 commencent à se dérider un peu. Mais tout de même…

_ Comment vous saviez qu’on allait venir ? demande 5.

_ Oh, il y a eu des signes ! Les soucoupes volantes (qui bien sûr n’avaient pas toutes la forme de soucoupes), les pulsars, le message de New-York… J’ai beaucoup d’amis avec qui je… discute de tout ça. C’est limpide. Il y a des tas de gens qui pensent que ce sont des bêtises pour nous prendre de l’argent, mais j’ai vu un des satellites qui devaient vous contacter avant qu’on l’envoie sur orbite et je ne regrette pas d’avoir donné. Ça non alors. Heu… vous n’allez pas les punir, j’espère ? Je veux dire, c’est juste de l’ignorance de leur part, il ne faudrait pas que… que…

Les trois Techs le regardent avec des yeux ronds. Le peu qu’ils ont compris de son discours est pour eux complètement absurde. 4 se raccroche à la seule certitude qu’il entrevoit :

_ Nous on ne veut punir personne.

_ Sauf, précise 3 d’un ton impersonnel, ceux qui font du mal aux autres.

_ Oui, dit 4, mais ça on s’en occupera plus tard. Maintenant on arrive, il faut qu’on se trouve une maison, il faut qu’on trouve ce qu’on doit faire…

_ Et il faut qu’on s’habille, conclut 5 sur le ton de la plaisanterie.

Josh les regarde tour à tour avec une drôle d’expression puis mime un garde-à-vous ravi.

_ Si vous voulez une maison, considérez la mienne comme la vôtre ! Je vais m’occuper des vêtements tout de suite. Venez, on va les choisir sur l’ordinateur et ils seront livrés dans moins d’une heure. Ça vous va ? »

Aucun d’entre eux n’a compris sa première phrase, mais pour reste, ça leur va.

 

 
Par Luma - Publié dans : Les Techs (roman SF)
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Lundi 29 septembre 2008

 

En attendant l’arrivée de leur commande les Techs se répartissent le travail : 3 tente de comprendre pour qui ou quoi Josh les prend exactement, 4 se repose et 5 entre dans le Réseau mondial.

Comprendre quelqu’un qui ne fait que poser des questions n’est pas facile, surtout quand on est une petite fille timide devant un adulte très volubile, mais elle finit par comprendre qu’il les pense tout récemment débarqués d’une autre planète. Elle est alors plus à l’aise : les extraterrestres sont à 4 ce que les guerriers sont à 5, les fantômes sont à 6 et les animaux sont à 7, des compagnons de rêverie. Tout le monde passe apparemment par cette période. Vivant avec eux, elle a forcément finit par connaître plus ou moins leur monde imaginaire et ses protagonistes. Elle voyait pour sa part les petits hommes verts plus petits et plus verts mais puisque Josh parle de "corps d’emprunt" il doit penser qu’ils sont installés dans des espèces de robots à forme humaine, quelque chose comme ça. Si ça l’amuse. La jeune fille pense un moment à le détromper puis se dit qu’après tout ça n’a pas d’importance : ils voulaient de toutes façons lui mentir, qu’il les prenne pour des extraterrestres ou pour d’enfants normaux revient au même puisqu’ils ne sont ni l’un ni l’autre.

Habitué depuis sa naissance à être en permanence encadré et à toujours savoir ce qu’il est censé faire, 4 est un moment perturbé à l’idée d’être livré à lui-même sans obligation. Mais il s’adapte remarquablement vite. Il récupère deux maquettes de vaisseaux spatiaux sur une étagère, s’allonge dans un luxueux fauteuil et commence à jouer avec. Il les trouve très bien faites, on peut distinguer presque tous les détails à l’intérieur tels qu’il les a vu en cours d’astrophysique – le seul cours qu’il adorait – et il ne lui vient pas à l’idée qu’une telle précision prouve qu’il s’amuse avec des maquettes coûtant une véritable fortune. Ce qui vaut mieux pour sa tranquillité d’esprit alors qu’il cherche quelque chose qui pourrait bien imiter une pluie d’astéroïdes.

5 sait déjà à quel point ce Réseau est vaste. Elle l’a sentit plusieurs fois depuis le début de leur trajet tout en prenant bien soin de ne pas se laisser filer à l’intérieur et de rester concentrée sur sa tâche. Maintenant elle est prête à se lâcher dedans. Le courant doré est bien plus fort qu’elle se l’était imaginé et les informations la traversent comme des lames, multitude se reproduisant à l’infini et attirant chacune de ses pensées dans une direction opposée. 5 se tisse rapidement un programme protecteur. Jamais elle n’arrivera à retrouver ses frères et sœurs dans ce bazar. Elle prend son temps et créé un autre programme qui grandira par lui-même, mêlé aux fils d’or du Réseau, qui saura les guider vers un seul et même point. Le Réseau n’a pas d’espace et pourtant il est trop vaste, comme dans un gigantesque cerveau chaque idée peut se coller à une autre qui paraissait très éloignée et dont elle n’est séparée que par d’autres idées qui mutent, se croisent et se divisent. Il est dur de garder sa personnalité intacte. 5 décide de créer une boîte protectrice comme 2 en avait fait pour aider 3 à circuler dans le Réseau, elle connaît très bien la formule. Là, au croisement où mèneront tous les fils rouges, c’est parfait. 5 les imagine rouge parce que c’est sa couleur préférée. D’autres qui les suivront comme des guides les verront verts d’espoir ou gris comme une route. Elle comparera. Heu, non, plus personne ne lui demandera ce qu’elle a vu dans le Réseau, plus personne ne demandera à ses frères et sœurs de quelle manière ils ont perçu le même objet… Tout ça n’a plus d’importance et c’est triste.

4 prend la main de sa sœur pour être sûr de ne pas la perdre dans ce Réseau et se retrouve dans la boîte, près d’elle. Il n’a jamais trop de mal à voir quand sa sœur préférée a besoin qu’on lui change les idées mais c’est un talent qu’il n’a jamais eu besoin d’utiliser dans le Réseau : même si dans la boîte elle ressemble à ce qu’elle est dans la vie matérielle, son aura d’un bleu profond parsemé d’éclairs d’un rouge douloureux montre un peu de colère échouant à faire oublier un profond chagrin. Dire qu’il voulait juste lui demander de chercher un renseignement sur ses navettes… ça attendra.

Tu peux le décorer comme la maison de Josh ? Elle est super. Et j’ai vu qu’il avait une piscine, on pourra aller nager après, je suis sûr qu’il a des jeux…

Seul 4 arrive à bavarder dans le Réseau. Il sait se concentrer sur des sujets futiles, son esprit saute de l’un à l’autre dans une danse tournoyante qui évite toujours de se poser sur les points délicats – ou douloureux.

Ou alors on installe un truc très connu comme la grande pyramide d’Egypte ou les jumelles croisées de Shangaï. Des hiéroglyphes ça serait super, qui raconteraient notre vie et tout, nous on ferait les pharaons là au milieu ou alors carrément les dieux ça serait cool…

5 est tellement plus facile à consoler quand elle est dans son corps, concentrée sur le monde matériel. Plus facile à faire rire ou à mettre en colère, en tous cas. Quand à ce qu’elle pense quand elle va se coucher et qu’elle est seule avec ses pensées… son esprit est toujours soigneusement verrouillé à ces moments-là.

Toutefois 4 est encore plus entraînant quand il est dans le Réseau et qu’il tient à une idée, son enthousiasme répand autour de lui chaleur et légèreté, un mélange subtil qui ne force jamais mais donne envie de le suivre, juste comme ça, histoire de voir…

5 se prend au jeu et choisit la décoration de leur antre. Les fils partant tous de la palpitante boule rougeâtre la font penser à des tentacules… C’est décidé, ce sera une pieuvre. Elle et 4 se disputent sa forme, sa taille, 4 insiste pour l’envelopper d’un code qui la rendra visible aux humains, 5 trouve ça inutile, les arguments directs fusent et se mélangent, les disputes dans le Réseau créent de nouvelles réalités qui sont parfois magnifiques.

Et parfois l’un des deux esprits cède et laisse l’autre faire sa pieuvre à son idée. 4 prépare tout de même un tee-shirt portant un message comme il en a vu dans la ville, d’abord parce que l’idée qu’une pieuvre ayant une infinité de tentacules porte un tee-shirt lui paraît drôle, ensuite parce qu’il le fait visible. Les visiteurs humains ne verront qu’une masse de données sans queue ni tête ne ressemblant pas à une image et encore moins à une chose concrète, sur laquelle sera posé un minuscule programme ayant une forme analysable et proclamant ce message : « Faites gaffe, j’ai les bras longs. ». Ça le fait rire. 5 aussi. Ça va mieux.

 

Les Techs sont traités comme des rois dans le palais de Josh Mallone et ça leur plait beaucoup. Ils sont habillés à la dernière mode de tissus techs dernier cri, ils n’ont qu’à demander pour avoir à manger ou utiliser tout ce qu’ils désirent, un hôte prévenant se met en quatre pour les satisfaire. Il n’y a que deux petites ombres au tableau : ils ne sont pas des extraterrestres et l’environnement est entièrement tech. Les deux leur provoque un malaise d’abord léger, puis de plus en plus prononcé. Il est quatre heures de l’après-midi et ils en ont vraiment assez. 4 et 5 se mettent à tourner en rond dans la superbe maison, nerveux et irritables, tandis que 3 reste dans son coin à tenter de garder son esprit à l’abri Réseau qui les cerne. Vivre entouré de tech relié au Réseau nécessite de garder une muraille mentale pour ne pas partir n’importe où et rester concentré sur le même ici et maintenant que son corps. C’est un exercice simple qu’ils réussissent tous. Mais au bout d’un moment c’est réellement usant.

A ça s’ajoute la culpabilité de tromper Josh. C’est une chose de se faire passer pour des enfants humains, c’en est une autre de laisser entendre qu’on est une espèce d’entité bénéfique semi-divine ayant en charge l’avenir de la Terre. Bien sûr ils ne voulaient faire croire ça, ils n’auraient même jamais été capables d’inventer un scénario aussi saugrenu, mais Josh le pense et ils l’ont laissé y croire. Il sera forcément très déçu quand il s’apercevra qu’ils sont tout bêtement des humains juste un peu plus télépathes que la moyenne.

On s’en va ? propose enfin 5. Je ne supporte plus d’être enfermée là-dedans !

Ok répond 4 mais c’est toi qui explique à Josh qu’on n’est pas des extraterrestres. Et puis on a décidé de ne pas raconter aux gens qui on est vraiment, comment on va lui expliquer le coup de la voiture ?

On va demander à 3.

Pour les questions concrètes exigeant des solutions concrètes, 5 sait qu’elle peut se fier à sa grande sœur. Les deux plus jeunes se rapprochent de 3 et sans lui demander son avis lui prennent la main pour entrer en contact immédiat avec elle. L’acteur les regarde émerveillé. Il sait qu’ils communiquent par télépathie et a remarqué que les contacts physiques semblent favoriser l’exercice. Il se dit que peut-être que les extra-terrestres ont des systèmes de communication extraordinaires dans leurs corps d’emprunt, ou  peut-être que ces corps ont plusieurs des pouvoirs des extraterrestres… l’idée qu’ils aient volé ces corps à de véritables enfants humains l’a effrayé un moment mais depuis il accumule les indices prouvant que ce n’est pas le cas, à sa grande satisfaction. Jusqu’à présent ses invités ont refusé de répondre à ses questions, préférant s’amuser et explorer la maison, ce qu’il ne peut pas leur reprocher. Ils ont fait un long voyage et même si on leur en a sans doute beaucoup parlé, la Terre doit être un environnement très nouveau pour eux. Il a donc arrêté de poser des questions mais les suit toujours avec dévotion du regard partout où ils vont – sans se douter que c’est une des principales raison qui provoque la réunion qu’il a sous les yeux.

Il faut qu’on se tire dit énergiquement 5.

Mais j’aimerai bien ne pas faire trop de peine à Josh, il est gentil précise 4.

3 réfléchit au problème. Comme les deux autres elle paraît facilement beaucoup plus mûre que son âge puisqu’elle dispose d’un vocabulaire et de connaissances implantés par ses aînés. Elle n’en reste pas moins une fillette de douze ans qui n’a jamais eu à se prendre en charge elle-même. Elle se décide pour un nouveau mensonge qu’elle confie à 4, le meilleur acteur des trois même s’il se laisse souvent trop emporter par son personnage.

 

Josh voit Nora, Neil et Victoria se séparer et s’avancer vers lui, l’air grave. Aussitôt son sourire émerveillé disparaît, l’angoisse monte, accompagnée d’une étrange excitation : peut-être vont-ils enfin lui parler de leurs projets et de l’avenir de la Terre, peut-être même va-t-il faire partie de ces projets… Il ne sait pas s’il doit être fier ou terrifié par cette responsabilité. Il imagine déjà les discours qui seront faits aux générations futures : Josh Mallone était un acteur de renommé mondiale mais c’est surtout sa connaissance poussée des modes de vie extra-terrestres qui l’a désigné comme hôte de choix pour les célèbres envoyés… Une petite statue à son nom tiens, ça lui plairait bien aussi. Il a complètement oublié les médias et l’article qu’ils doivent écrire en ce moment même sur sa visite à sa ville natale. Son agent doit être en train de tempêter au téléphone en tombant pour la dixième fois sur son répondeur. Sa carrière d’acteur n’est rien comparé à sa carrière naissante de sauveur de l’humanité.

A la réflexion, Neil paraît plus embarrassé que grave. Les deux filles le poussent plus ou moins en avant et il regarde ses pieds.

« Heu… Il faut qu’on t’explique un truc.

_ Oui ? répond Josh qui garde encore de l’espoir.

_ On est, heu, on est désolés. Mais il faut qu’on parte. C’est pas contre toi hein tu as été super sympa et tout et on adore ta voiture elle est vraiment géniale. Et ta maison aussi et tout le reste, on est très bien chez toi. Mais on est là pour… enfin on est pas là parce que…

Mince, il faut dire  quoi déjà ?

Explique-lui répète 3 que nous ne sommes pas les extraterrestres qu’il croit et qu’on ne fait que passer. Et que ce sont nos vrais corps.

_ … on n’est pas les extraterrestres que tu crois et on ne fais que passer. Ce sont nos vrais corps. On est monté dans ta voiture parce qu’on s’était téléporté en plein dans les champs, ce qui était une erreur de calcul mais bon pas très grave on s’en est bien sortis, et il nous fallait une voiture pour arriver à L.A. Donc voilà. On est vraiment désolé de l’avoir conduit à ta place – le petit sourire en coin de Neil montre qu’il n’est absolument pas désolé – mais on n’a pas pu résister. Enfin voilà. Maintenant on s’en va.

Josh est abasourdi. Adieu gloire et statue, adieu petits hommes de l’espace, adieu mystères éclaircis pour son seul profit…

_ Vous ne pouvez pas partir ! Il y a.. il y a des gens mauvais dehors, il pourrait vous arriver du mal ! Je vous en supplie, restez avec moi, je vous emmènerai partout où vous voudrez…

_ On sait qu’il y a des gens mauvais, dit Nora.

_ Et on sait se battre ! lance Victoria.

_ On est pas ce que tu crois, vraiment, assure Neil. On ne vient pas juger la Terre, on ne fait pas… On est juste de voyageurs, quoi. On peut se téléporter de planète en planète et on a fait escale sur celle-là, mais là il faut qu’on reparte. On va sur Pluton. Il nous reste beaucoup de chemin. Mais on est content de t’avoir connu. C’est très très chouette la Terre, merci à toi de nous avoir fait visiter, et maintenant c’est bon on s’en va.

Josh pleure. Ce spectacle secoue les trois enfants plus qu’ils ne l’auraient imaginé. C’est la première fois qu’ils voient un adulte ayant autant de chagrin – et pire encore, ils savent très bien qu’ils en sont la cause. 4 s’approche et lui tapote timidement le bras en disant :

_ C’est pas grave, ça va s’arranger, et puis les autres, les vr… enfin ceux que vous attendez tous ils ne vont pas tarder à arriver et je suis sûr qu’ils vont venir te voir.

_ Et puis, ajoute 3 maladroitement, c’est déjà bien qu’on soit passé, non ?

Mauvais argument lui font savoir 4 et 5 en la foudroyant du regard. Preuve qu’ils connaissent mal Josh qui, lui, trouve que c’est un excellent argument.

Parmi les séances auxquelles il a assisté figure entre autre le sujet « Accepter qu’Ils Repartent ». Beaucoup de ceux ayant eu la chance de rencontrer les extraterrestres passent leur vie à attendre qu’ils reviennent et sont souvent hanté par l’obsession qu’ils doivent se montrer digne… donc culpabilisent au fur et à mesure que le temps passe et qu’ils ne reviennent pas. Bien sûr ça ne concernent pas ceux qui se croient enlevés par les extra-terrestres et soumis à des expériences, des rumeurs qui selon Josh sont lancées voir fondées par d’obscurs organes gouvernementaux. Pour le moment, il doit, lui, Accepter qu’Ils Repartent. Et peut-être sans revenir. Après tout, même s’il ignore toujours beaucoup de choses des mystères de l’univers, il a profité de leur compagnie pendant presque tout une journée, alors qu’il y en a tant qui attendent en vain. Et ils l’ont remercié. Ils l’ont trouvé très bien. Il doit maintenant avoir la sagesse de se contenter de ça. Surtout qu’il voit bien qu’ils sont très gênés par ses larmes. Il doit leur paraître le comble de l’égoïsme, au mieux ils penseront avoir affaire à un véritable gamin, au pire… à un stupide humain. Il inspire à fond et fait appel à tout son talent d’acteur pour montrer qu’il accepte leur décision. Avant de partir ils emportent quelques-unes des affaires qu’il leur a acheté et les mettent dans des sacs qu’ils lui empruntent, il n’aura qu’à garder les autres en souvenir. Trop vite ils lui disent adieu. Et s’en vont.

Ils ouvrent le portail avant même qu’il ai pensé à le déverrouiller lui-même. Josh admire quelques instants cette nouvelle manifestation de leur talent. Il se demande une fois de plus s’ils reviendront, et quand, et s’il aura de leurs nouvelles d’ici là. Il rentre à pas lents chez lui et allume son téléphone. Les rugissements de son agent – elle déteste qu’un de ses "poulains", même célébrissime, la mette de coté – le distraient un moment de sa terrible solitude.

 

Vous croyez  qu’il est fou ? demande 5. Elle ne s’attendait pas à rencontrer un numéro pareil.

Sans doute, répond 3, les extra-terrestres ça n’existe pas.

Si ! s’indigne 4. La force de sa pensée est plus convaincue que convaincante et ses sœurs n’insistent pas.

Ils descendent vers le centre-ville sans un sou en poche, sans savoir où dormir et vêtus comme des princes, sans s’imaginer une seconde qu’un seul de ces éléments suffit à valoir même à d’innocents enfants un certain nombre d’ennuis. Ils se sentent mieux à présent qu’ils se sont éloignés de la villa suréquipée, le ciel est bleu, les humains qui ne sont pas des soldats sont visiblement très accueillants quoi qu’un peu particuliers, ils ne voient aucune raison de ne pas se sentir optimistes et pleins de curiosité envers la ville qu’ils s’apprêtent à explorer.

 

 

Par Luma - Publié dans : Les Techs (roman SF)
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Lundi 29 septembre 2008

Le Maître du Château

 

 

 

 

Tout commence par un parfum. Chaque fois que Yena arrive dans un nouveau territoire, elle ferme les yeux et inspire. Puis elle écoute. Et enfin elle regarde.

Et elle sourit.

Depuis le temps, messire Godoire s’est lassé de lui demander la raison de son manège. A 10 ans, la fillette sourit assez rarement pour que ça vaille la peine de lui laisser ce genre de petits plaisirs. De toutes façons, aujourd’hui il est plutôt concentré sur l’évaluation de l’autonomat.

Le chevalier et son écuyère sortent de l’épaisse forêt de Frillard et peuvent contempler la plaine des Moutons remplis de maisonnettes éparpillées (et, bien sûr, de moutons) jusqu’à la butte du Château. Derrière le Château, les collines ont l’air arides, voir desséchées. Le reste de la région, à première vue, est prospère.

Mais peut-être pas prospère au point de s’offrir un Château si magnifique qu’on lui met une majuscule…

Allez, nouvelle leçon pour la petite.

« Yena, demande-t-il, qu’est-ce que tu en penses ?

_C’est un beau territoire.

Messire Godoire attend la suite. Il ne la frappe jamais (en dehors des entraînements) et ne lui dit jamais qu’elle se trompe quand elle répond à coté de la question. Certains prennent ça pour de l’indifférence. Ce n’est que de l’efficacité. La fillette continue :

_ Les pâturages sont riches, les moutons doivent être de belles bêtes, donc le pays est riche aussi. Je suppose que les pauvres habitent plutôt dans les collines, là-derrière. On ne voit pas de cultures, mais la nourriture doit bien venir de quelque part. Vu qu’il n’y a pas de port près de la rivière ni de maison du partage près de la route, il doit y avoir des champs par-là. Il y a peut-être des disputes entre les paysans et les éleveurs pour avoir les meilleures terres. »

Yena se tait. Messire Godoire lui fait signe de continuer. Elle a l’air légèrement surpris, puis fixe avec intensité le paysage devant elle, tête penchée. Au bout d’un moment, elle poursuit :

« Il n’y a pas de village. Toutes les maisons sont éparpillées, il n’y a pas de centre où les gens se réunissent, même pas une place. En cas d’attaque, les gens doivent tout laisser derrière eux et monter se réfugier au Château. Il est énorme, ils doivent être très soumis à son influence. Un bastion pareil, ça veut dire que le coin est dangereux, mais si il était dangereux, les gens seraient davantage regroupés… Peut-être qu’il était dangereux avant. Peut-être des pillards réfugiés dans les collines.

Elle hésite encore un instant, puis conclu :

_ C’est tout ce que je vois.

_ Bien, dit le chevalier. Tu as oublié un élément : des éleveurs riches vivant dans l’ombre d’un homme puissant. Ils ne doivent même pas se rendre compte de leur richesse. Tu peux parier ton couteau qu’ils sont prêts à se lancer dans n’importe quelle bêtise monumentale pour satisfaire leur orgueil et se sentir enfin fiers d’eux-mêmes.

_ J’y tiens, à ce couteau.

_ Tu veux dire que tu ne me crois pas ? Sale gosse !

L’homme fait mine de frapper l’enfant, qui rit. C’était une plaisanterie. Depuis 4 ans qu’il l’a prise comme écuyère, messire Godoire a finit par s’habituer avec son humour très particulier.

Yena scrute à nouveau la plaine, pensive. Tout ça est trop bien arrangé. Elle a l’impression qu’il manque quelque chose, quelque chose d’important. Le tout ressemble à un beau tableau – on n’a pas l’impression que des gens puissent vivre là.

_ Messire, que manque-t-il ici ?

_ Qu’est-ce qui te fait croire qu’il manque quelque chose ?

_ Une impression.

_ Alors cherche et trouve par toi-même. Il faut creuser ses intuitions et ne pas parler sans avoir de chose à dire.

_ Bien messire. »

Le chevalier et son écuyère repartent, l’homme sur un véritable cheval de bataille d’âge plus que vénérable (Force), la fille sur un poney jeune et vicieux (Pomme verte), et leur maigre bagage sur une ânesse patiente et obéissante (Miracle). Messire Godoire est un homme bien bâti, qui a été très beau dans sa jeunesse et qui a gardé un charme certain, malgré les rides d’âge et les rides de soucis qui marquent son visage. Ses cheveux noirs virent au gris, et il refuse d’admettre que ce fait le préoccupe de plus en plus, alors qu’il devrait plutôt se soucier de son corps vieillissant. Yena est une gamine toute en jambe, aussi sec et nerveuse qu’un poulain de bonne race. Il la fait passer pour un garçon du nom de Yenon, et jusque-là personne n’en a douté : sa seule marque de féminité est d’avoir des yeux immenses et dévorants, mais ils sont d’un marron tout simple, et de toutes façons elle les ferme à moitié quand elle est en colère, c’est à dire la majorité du temps. Avec un pantalon, les cheveux courts et son caractère teigneux, l’illusion est parfaite.

Rien qu’à les voir, on devine qu’il s’agit d’un chevalier errant et de son écuyer, ce qui n’est guère une place très enviable dans les plus puissants duchés. Mais on est loin du pouvoir ici, et chaque chevalier est accueilli en serviteur armé des Sept Esprits, autant dire en héros.

Un autonomat est un territoire qui n’est pas dirigé par un noble. Ils sont rares, généralement petits, et appliquent leurs propres lois tant qu’ils respectent celles des Sept-Esprits (Loyauté, Honneur, Amour, Vie, Respect, Equilibre, Curiosité). Certains n’apprécient guère de voir arriver un chevalier, qui a tous les pouvoirs puisqu’il est de sang noble. Messire Godoire estime que ce n’est pas la peine de rappeler à Yena d’être prudente et de respecter l’orgueil des dirigeants de ce territoire. La petite a un instinct de survie extrêmement développé, la seule chose apparemment capable de fermer son clapet.

 

Les immenses portes du Château claquent derrière eux. L’écho résonne sinistrement. A quoi bon les ouvrir pour les refermer juste ensuite, alors que tous les chevaux passent par la  porte arrière ? Le maître des lieux a sans doute agit ainsi pour les impressionner. Histoire de leur rappeler qu’ici, ce n’est pas Godoire le patron, loi ou pas loi, mais bien lui : le président de Mouteblanc, Erikke Esoin, l’homme élu. Messire Godoire a été inférieur à suffisamment d’hommes dans sa vie pour savoir que plus la personne est puissante, moins elle a besoin de s’imposer. Un simple prénom suffit à désigner le roi et les Chevaliers Blancs.

Dans la cour d’honneur, les pauvres bêtes ont l’air encore plus misérables. Godoire espère que Yena se tient fièrement droite, pour compenser la pauvreté de leur mise à tous les deux. Lui le fait, mais même seul au milieu des bois il se tiendrait encore droit comme un i. Question d’orgueil plus que d’honneur – un de ses trop nombreux péchés.

Un haut dignitaire vient alors les accueillir en personne, descendant à toute allure l’escalier (gigantesque, bien sûr) menant de la cour d’honneur à l’entrée du donjon. Il a entre 30 et 50 ans, l’air taillé dans une bougie rose, un court collier de barbe. Il est somptueusement vêtu et en nage, et s’adresse très amicalement au chevalier :

« Messire ! Quelle bonne venue que la vôtre, en notre très humble république de Mouteblanc ! Je vous en pris, entrez, entrez, soyez le bienvenu !

Devant ce spectacle plus qu’inhabituel et cadrant mal avec le l’imposant cadre où il est reçu, messire Godoire est bien forcé de mettre pied à terre pour ne pas paraître au comble de l’insolence. Derrière lui Yena en fait autant et donne une tape sèche à Pomme verte qui essayait de lui mordre la main. L’homme en rajoute encore :

_ Je vous en pris, soyez mon hôte ce soir ! Je suis Erikke Esoin, le président de Mouteblanc et maître de ce Château ! Vous dînerez à ma table, et votre serviteur à celle de mon majordome ! Nous…

_ Mon écuyer, corrige doucement Godoire.

Il n’a même pas les moyens d’offrir à Yena une tenue à ses couleurs, sans parler des armes légères qu’elle aurait le droit de porter. La méprise du président (si c’est bien le chef de cet autonomat, ce qui paraît étrange) est fréquente, et toujours douloureuse : un chevalier n’a pas à payer son écuyer, mais doit le traiter comme son propre fils.

L’homme mou se reprend aussitôt :

_ Et bien sûr, votre écuyer vous servira à notre table, cela va sans dire. Désirez-vous qu’il couche dans votre chambre ?

_ Je vous remercie grandement de votre hospitalité. J’accepte avec plaisir vos propositions. Nous parlerons de votre problème quand il vous plaira. »

Une façon polie de montrer qu’il n’est pas là pour profiter des largesses du maître du Château, mais bel et bien pour se battre. Le président hoche la tête et continue à pépier comme un enfant tandis qu’ils montent l’escalier jusqu’à la majestueuse entrée. Yena reste seule avec les bêtes et demande de l’aide à un passant pour les amener jusqu’à l’écurie. Elle n’est pas ravie de voir qu’un bon repas au calme lui est passé sous le nez (en théorie, c’est un grand honneur de servir les chevaliers. Concrètement, c’est travailler le ventre vide pour ensuite grignoter des restes froids), mais elle ne le montre pas. Pour le moment, elle doit s’occuper de leurs montures et rassembler un maximum d’informations, puisqu’elle ignore encore ce qui pourra servir à messire Godoire. Au moins, elle n’aura pas trop de mal à cacher sa féminité si elle doit dormir dans la chambre de son maître.

Le passant s’avère être un garçon d’écurie de 16 ans, roux et boutonneux, et aussi bavard que le maître des lieux lui-même. Il l’aide volontiers et lui pose des centaines de questions sur les endroits lointains qu’elle a connus (c’est à dire plus loin que les frontières de Blanc-Mouton), les aventures qu’elle a vécues avec son maître, les dangers qu’ils ont croisé ensembles…

Yena n’a pas particulièrement envie de raconter qu’à plusieurs dizaines de kilomètres de là, le royaume ressemble exactement à ce qu’il est ici, que les aventures qu’elle a vécues étaient grandement basées sur le moyen de trouver de la nourriture pour tout le monde sans s’abaisser à travailler ni à voler, et que les pires dangers qu’elle ait croisés venaient d’hommes ordinaires, dans des lieux comme celui-ci, où il manque quelque chose de petit mais pourtant d’essentiel…

De toutes façons, le curieux ne lui laisse dire que son nom (Yenon), son âge, et si elle a faim. Oui, elle a faim, et pas qu’un peu, mais elle n’est pas censée chercher les cuisines avant d’avoir finit sa tâche. Heureusement, l’autre lui offre une pomme : elle en donne un bout à Force, un plus gros à Miracle, grignote à toute allure le reste avant de céder un minuscule trognon à Pomme verte. La pomme était délicieuse, juteuse et sucrée, et elle se lèche les lèvres aussi soigneusement qu’un chat, avant d’adresser au garçon bavard un sourire aussi bref et éclatant qu’une éclaircie dans un orage.

Puis un homme (sans doute le maître de l’écurie, ou de toutes les bêtes, ou peu importe) vient et demande au rouquin qu’est-ce qu’il est en train de faire, sur un ton indiquant que l’autre est à deux doigts d’une bonne volée. Il se calme un peu en sachant que Yena est l’écuyer du chevalier, la salue d’un signe de tête bourru qu’elle lui rend en ajoutant un regard méfiant, et repart en traînant son aide par le bras.

Une fois seule, Yena doit amener toutes leurs affaires dans la chambre décernée à messire Godoire. Elle titube sous le poids des armes et surtout des pièces de l’armure de son maître (qui est trop pauvre pour posséder une armure complète) mais parvient à ne montrer aucune douleur, même lorsqu’une servante l’informe que la chambre en question est au quatrième étage du donjon. Yena pourrait évidemment faire plusieurs voyages. Si elle n’était pas l’écuyère de messire Godoire, le chevalier errant le plus fier et le plus têtu du Royaume. A force de vivre avec lui, elle a finit par trouver naturel d’accorder de l’importance aux apparences, même lorsqu’elle est la seule à les voir…

Enfin, la chambre est atteinte. La petite fille s’accorde un temps de repos avant de ranger le matériel, qui de toutes façons devra être redescendu bien trop tôt… Mais elle ne pouvait pas tout laisser dans l’écurie, ça n’est pas correct. Elle prend quelques secondes pour maudire silencieusement celui qui a décrété que l’étiquette devait être la même pour les chevaliers errant n’ayant qu’un enfant pour écuyer, et pour les grands seigneurs ayant une dizaine d’adolescents costauds sous leurs ordres, sans parler des serviteurs. Elle lance si souvent ce genre de malédiction qu’elle ne s’en rend même plus compte : elle fait ce qu’elle a à faire, sans jamais se plaindre, et c’est tout ce qui importe. Enfin, c’est tout ce qu’on lui demande.

Une jeune servante entre alors dans la pièce. D’abord surprise de trouver Yena, elle lui offre ensuite un sourire chaleureux et lui propose d’aller à la cuisine se reposer au chaud, pendant qu’elle prépare la chambre. Ravie, la fillette ne se le fait pas dire deux fois et file sans attendre. D’abord la pomme, ensuite le sourire, et dans les deux cas un coup de main bienvenu : bien que toujours méfiante (de toutes façons, elle se méfie de tout et de tout le monde, ça sert souvent), Yena commence à vraiment apprécier les habitants de Mouteblanc… ou plutôt les habitants du Château.

Elle s’arrête net au milieu d’un escalier. Ça y est, elle a trouvé ce qui manque !

Il n’y a ici aucun étendard, aucun blason, rien. Impossible de savoir si les gens d’ici sont inféodés à leur autonomat, au Château… ou à quelque créature rejetant les Sept-Esprits. Même le nom du territoire n’est pas clair : le président a parlé de Mouteblanc, alors que le garçon d’écurie disait Blanc-Mouton. Et si l’autonomat est si fier de ses moutons qu’il en porte le nom (et ce serait légitime, à voir les troupeaux), pourquoi ce nom paraît-il fabriqué ? Pourquoi les fameux moutons ne sont-ils pas représentés sur le fronton de ce Château monumental ? Pourquoi un tel Château ?

Yena réfléchit encore, mais ne trouve de réponse à aucune de ses questions. Elle met ses observations et ses interrogations dans un coin de sa tête, à ressortir à messire Godoire lorsqu’ils seront seuls, puis continue sa descente vers les cuisines : la journée a été longue avec une demi-pomme pour seule nourriture.

 

Pendant ce temps, messire Godoire va d’étonnement en étonnement.

Ce n’est pas la taille monumentale de tout ce qui l’entoure qui l’impressionne, mais le décalage entre la richesse et la puissance affichée, sa propre misère, et l’empressement du président. Et pas seulement du président : toute une suite de bourgeois, imitant une cour de nobles, s’adresse au chevalier avec la déférence que mériterait davantage un marquis ou un même un comte. En théorie, puisque personne dans l’autonomat n’a la moindre goutte de sang noble et que le chevalier est lui-même de naissance noble, c’est bien ainsi que les choses doivent se passer. Sauf que ce n’est que de la théorie, et qu’au contraire les hommes puissants ont tendance à ne pas aimer faire de courbettes devant un homme moins puissant qu’eux, n’ayant pour défendre sa préséance que l’étiquette d’une Cour lointaine. De tous ceux que messire Godoire a connu, les moins pires étaient ceux qui l’écoutaient et le traitaient en spécialiste de la guerre. Les autres le voyaient davantage comme un mendiant, un voleur, un arnaqueur, ou tout ça à la fois, et ils lui montraient plus ou moins ouvertement leur mépris, selon qu’ils avaient plus ou moins besoin de lui.

Jamais encore il n’avait été accueilli en maître des lieux.

Certes, chaque autonomat a sa propre façon de régner, des plus tyranniques aux plus égalitaires. Mais ça ne colle pas. Pourquoi un Château aussi monumental, pourquoi tant de fierté affichée autour de ce pays si riche, alors que le dirigeant se plie en deux devant un chevalier errant et qu’il n’y a nulle part ni bannière ni étendard ? Tout cela ne colle pas avec ce qu’il sait des gens, et messire Godoire se flatte de connaître assez bien les gens…

Il reste du temps jusqu’au dîner, et il doit d’abord accueillir avec grâce et politesse les conversations ennuyeuses sur Mouteblanc, et bien sûr raconter ses propres héroïques aventures. Messire Godoire a longtemps été un homme de cour, apprécié des princes et du roi lui-même, et il sait leur donner ce qu’ils désirent. Personne n’évoque le ‘‘problème’’ qui a justifié sa venue. Comme s’il était un invité précieux, et pas un envoyé du royaume – envoyé ici pour se débarrasser de lui plus que pour venir en aide à cet autonomat perdu, d’ailleurs.

Alors qu’il cherche à s’éclipser le plus poliment possible (il a besoin de se laver, et Yena aussi, avant le fameux dîner), l’épouse de président apparaît.

Le terme d’apparition lui convient tout à fait. Elle n’était pas là, et brusquement elle est au centre de toute la suite. Elle est vêtue d’une robe sobre et ses cheveux noirs sont lâchés, ce qui tranche avec la mode locale -  les autres femmes sont couvertes de bijoux, de fourrure, de dentelles, et leurs cheveux sont montés en véritables tours. Et pourtant il faut un certain temps pour remarquer ces détails : la première chose qui vient à l’esprit est qu’elle est magnifique. Des cils immenses bordent ses yeux de velours (de diamant plutôt, pense messire Godoire, des diamants noirs et éternels). Sa bouche est parfaite, l’ovale de son visage aussi. Doucement, le regard du chevalier descend : aucun doute, cette femme est très belle, et elle doit le savoir. Il se demande, amusé, si la complaisance du président irait jusqu’à le laisser seul avec son épouse… et conclu que si jamais cela arrivait, ce serait la preuve que quelque chose ne tourne pas rond au beau royaume de Mouteblanc.

Il lui fait ses hommages, plus respectueux qu’aux autres femmes à cause du rang de son mari, mais pas trop appuyés non plus : il a séduit plus d’une femme au cours de sa vie et ça ne lui jamais attiré que des ennuis. Maintenant qu’il est banni de la cour du roi et qu’il a en charge la vie de Yena, il s’est promis de surveiller ses vieux démons. Cette résolution n’est pas facilitée par le regard malicieux et intelligent de celle-ci, qui rajoute encore à son charme. Elle s’appelle Aïnelle.

En tant que maîtresse des lieux, il est normal qu’elle se trouve ainsi au centre de la suite, au cœur de tous les regards et de toutes les conversations. Elle est plus appropriée pour ce rôle que la plupart des autres épouses, voilà tout. Et elle non plus n’évoque pas une seule fois la menace qui pèse sur le petit territoire.

 

Finalement, messire Godoire ne revoit pas son écuyère avant le dîner, mais elle a pensé à se laver et arranger le mieux possible sa tenue. Elle a dû aussi en profiter pour trouver à manger quelque part,  puisqu’elle ne jette aucun regard affamé sur les plats qu’elle présente. Tant mieux. Elle est adroite et précise, et son maître s’autorise quelques secondes de fierté en la comparant aux serviteurs du président qui ont besoin d’un ordre avant d’exécuter le moindre mouvement. Mais dans l’ensemble, il l’ignore. Les gens assis à sa table méritent davantage son attention.

En plus du président, de son épouse et d’une bonne douzaine de gras parasites, sont installés le grand veneur (Emol Sairin), le prêtre des Sept-Esprits (Louvain Paccariet) et le représentant des éleveurs (maître Souvann Raichin). Sairin est un homme grand et sec, aussi âgé que messire Godoire et apparemment tout aussi coriace. Il a quelque chose de militaire, et porte assez de cicatrices et d’égratignures pour prouver qu’il prend sa tâche de maître des chasses très au sérieux. Yena n’aimerai pas être un braconnier pris en flagrant délit par cet homme… Paccariet, au contraire, est jeune et a l’air très timide. Et complètement sous le charme d’Aïnelle. Difficile de croire que le représentant de la foi, la pierre angulaire du Royaume des Sept-esprits et lien direct avec le roi, soit ce gamin rougissant incapable de manger sa viande sans éclabousser son col. Raichin, enfin, se tient avec la dignité dont est apparemment incapable le président. C’est un homme fort dont les épaules massives et le visage de brute jurent avec la tenue richissime. Il mange très élégamment, et son avis paraît beaucoup compter. Ce qui est normal. Par contre, messire Godoire se demande où cet éleveur choisit parmi les éleveurs a bien put apprendre le parler et les manières de la Cour. En tous cas, si le problème est enfin évoqué un jour, ce sera sans doute en présence de ceux-là. Il commence à tenter d’amener la discussion sur le sujet qui l’intéresse, pour cesser de perdre le temps de tout le monde, et surtout pour ne pas succomber au pétillant regard d’Aïnelle…

Rien à faire. Ils ne parlent de rien qui concerne leur territoire, et c’est Aïnelle elle-même qui détourne adroitement les questions les plus franches. Godoire sait qu’ils lui cachent tous quelque chose et commence à enrager de ne pas réussir à les prendre en défaut. Tout ce qu’il parvient à obtenir, c’est « Demain, nous verrons tout cela demain ». Si au moins ils l’avaient pris de haut, il aurait put sortir sa dague et la planter dans la table pour marquer sa colère et sa détermination à savoir. Mais là, tous ces sourires et ces courbettes l’empêchent de faire sentir le goût de l’impuissance à quelqu’un d’autre. A moins que ce ne soit le vin délicieux dont un serviteur rempli sans cesse son verre, sous le regard courroucé de Yena dont c’est le rôle (et qui aurait sans doute été bien moins généreuse).

« Alors, messire, demande Aïnelle en lui souriant presque tendrement, comment trouvez-vous notre modeste territoire ?

_ J’avoue qu’il pourrait donner l’exemple à certains des plus beaux domaines du Royaume. J’ai peine à voir en quoi un simple chevalier pourrait vous être utile.

_ Allons, mon cher invité, le gronde gentiment Errike Esoin, ne vous mettez donc pas martel en tête pour ça ! Nous sommes tous extrêmement fiers d’accueillir un représentant de la force des Sept-Esprits, pas vrai maître Paccariet ? »

En entendant son nom, le prêtre des Sept-Esprits sursaute et rougit comme un enfant pris en faute : il était en train de regarder Aïnelle à la dérobée. N’ayant pas entendu la question, il bredouille quelques mots et se concentre sur son assiette. Contrairement aux autres convives qui ont été plus ou moins embarrassés ce soir-là, il n’a droit ni à un regard sec de Raichin ni à un sourire méprisant de Sairin. Au contraire, les deux hommes forts de la tablée cherchent à dissimuler son trouble le plus naturellement possible.

Sairin demande au chevalier :

_ On raconte de nombreuses choses sur l’habilité légendaires des chevaliers. J’avoue que je n’y croyais guère, mais vous nous avez raconté ce soir de nombreux exploits et je n’oserai vous accuser de détourner la vérité à votre profit. Me ferez-vous ce soir l’honneur d’un duel ? »

Le grand veneur a parlé plutôt crûment, comme un militaire, et s’attire aussitôt un regard courroucé de Raichin qui aurait sans doute mieux su tourner la chose. Godoire soupire. Ce genre de spectacle dont les gueux raffolent sont totalement ridicules hors des vrais duels et des tournois (et même pendant estime-t-il dans ses mauvais jours). Mais en véritable homme de cour il parvient sans mal à cacher son soupir et à avoir l’air de trouver l’idée amusante.

Il dit :

_ Et si je gagne, m’accorderez-vous une faveur ?

_ Allons, rit Aïnelle, personne ici ne doute de votre victoire, messire. Vous aurez une faveur si vous remportez une victoire difficile… Tenez, et si vous luttiez contre deux adversaires, pour corser l’affaire ?

_ Pourquoi pas, accepte le chevalier.

Deux ou dix, il ne voit ici personne capable de lui tenir tête. De son coté, Yena se demande quelle mouche l’a piqué pour se soumettre à ce cirque. L’épouse de président n’y est sans doute pas pour rien. Tous les convives se sont tus et guettent passionnément la suite des évènements – le duel est donc organisé immédiatement. La suite de bourgeois fait un cercle autour de messire Godoire et du grand veneur. Ils rient et se poussent du coude, aussi excités que des enfants, et même les serviteurs tendent le cou discrètement pour essayer de voir quelque chose. Par contre, Raichin et Paccariet affichent un air sérieux et satisfait, comme des hommes voyant un ennui leur être épargné grâce à leurs efforts, et sur le visage d’enfant du prêtre cette expression ressemble à de la cruauté. Le président lui-même leur lance discrètement un regard bien éloigné de la bonhomie affichée depuis l’après-midi, un regard froid de marchand sur le point de conclure une affaire. Yena a un pressentiment extrêmement désagréable et guette le moindre de leurs mouvements, les yeux à moitié fermés par la colère. Pour le moment, enfermée dans les codes de l’hospitalité et des convenances, elle ne peut rien faire.

Par Luma - Publié dans : Fantasy
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